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Ressources - Textes universitaires

L’opinion publique


Loïc Blondiaux

In Anne-Marie Gingras (dir.), La communication politique. Etat des savoirs, enjeux et perspectives, Presses de l’Université du Québec, 2003, pp. 137-158. Ce texte est paru dans une première version sous le titre “ Ce que les sondages font à l’opinion publique ”, Politix, 39, 1997, pp. 117-136.




L’impression de répétition et d’enlisement que suscite le débat français autour de l’opinion publique, de sa définition et de sa mesure dans les sciences sociales devrait constituer un véritable sujet d’étonnement. Au flou qui entoure la notion est venue s’ajouter une controverse d’une rare intensité sur l’instrument qui est censé la mesurer. Ce court essai à vocation synthétique se propose de repartir de ces deux débats pour lancer quelques hypothèses quant à la nature des transformations apportées à la définition de l’opinion publique par la généralisation de l’usage des enquêtes d’opinion.

La réflexion autour de l’opinion publique laisse en effet apercevoir ce paradoxe étrange et souvent noté : il existe un contraste saisissant entre la fréquence des usages scientifiques et politiques de cette notion et les difficultés qui président à sa définition, entre sa longévité et sa labilité, sa résistance et son évanescence. Le désarroi des glossateurs se manifeste de manière souvent explicite. Parmi d’autres exemples il est d’usage de rappeler que vers le milieu des années soixante, un manuel américain pouvait recenser plus d’une cinquantaine de définitions de la notion, partiellement irréductibles les unes aux autres . Selon le rédacteur de l’entrée “opinion publique” de l’International Encyclopaedia of Social Sciences , “il n’y (aurait) pas de définition généralement acceptée de l’opinion publique. Or le terme est employé avec une fréquence croissante depuis qu’il est entré dans l’usage populaire à l’époque de la Révolution française” . Son homologue de l’Encyclopaedia Universalis exprime de semblable difficultés : “L’opinion, avertit Georges Burdeau fait partie des phénomènes sociaux apparemment évidents mais qui se dérobent à l’analyse dès que celle-ci vise à la précision scientifique”.

De tels aveux d’impuissance ne datent pas d’hier et se rencontrent dès les origines des sciences sociales. Les fragments qui nous sont restés d’une table ronde organisée par l’Association américaine de science politique de 1924 témoignent de l’ancienneté du malaise. A l’issue d’une session agitée, l’assemblée de savants devait se séparer sur la motion suivante : faute d’un accord sur la définition de l’opinion publique, faute surtout d’un instrument susceptible de l’étudier correctement les participants décidèrent d’un commun accord “d’éviter à l’avenir l’utilisation du terme opinion publique, dans la mesure du possible”. Le compte rendu de la réunion révèle en filigrane l’intensité d’une discussion aux accents de controverse conciliaire autour de la vraie nature du Christ ! “Quelques membres de la table ronde ont pensé qu’il n’existait rien de tel comme une opinion publique ; d’autres croyaient à son existence mais ont douté de leur capacité à la définir avec suffisamment de précision pour des fins scientifiques. D’autres encore pensaient que le terme pouvait être défini mais étaient d’avis différents quant au type de définition qui devait être adopté ” . Soixante-dix années plus tard, rien ou presque ne semble avoir changé. Définir l’opinion publique reste une gageure.

Ce paradoxe et cette confusion apparaissent d’autant plus surprenants qu’il existe aujourd’hui un dispositif qui prétend mesurer cet indéfinissable et y parvienne avec un certain succès. A première vue, il semble bien effet que les sondages d’opinion au travers de leurs utilisations quotidiennes, par la presse et les acteurs politiques aient réussit leur O-P-A sur la notion d’opinion publique. Ainsi, le politiste américain Philip Converse est-il en droit de souligner que le “vulgaire pointage des opinions individuelles (dénoncé par les critiques) qu’effectuent de manière routinière les sondages s’est imposé de manière consensuelle dans le monde entier comme la définition de base de l’opinion publique” . Bien des évidences plaident en faveur de cette thèse. Tout conduit à accepter désormais l’équivalence entre ce que mesurent les sondages et ce qu’il faut entendre par opinion publique.

A y regarder de plus près cependant un tel constat appelle de sérieuses nuances. Il n’existe nul consensus académique autour de cette définition opérationaliste de l’opinion et postuler, comme on l’a prêté à Gallup, que l’opinion publique n’est rien d’autre que ce que mesurent les sondages (à l’instar de l’intelligence et des tests de QI), reste une provocation . Il est par ailleurs troublant de noter que les sondeurs eux-mêmes s’y refusent tout en s’avérant aussi peu capables que les autres de définir ce qu’ils entendent par opinion publique, une impuissance déjà soulignée en son temps par Herbert Blumer. Les principales critiques adressées aux sondages d’opinion, enfin, portent moins sur leurs défaillances techniques que sur leur inaptitude à mesurer ce qu’ils prétendent mesurer, à savoir l’opinion publique.

Pour comprendre la coexistence de points de vue et d’énoncés aussi contradictoires, cette réussite conjointe d’un concept et d’un instrument qui ne se recoupent qu’imparfaitement, l’étrange longévité et intensité de la controverse qui les entourent, l’heure est peut-être venue de formuler un autre paradoxe, d’affirmer une fois pour toutes que les sondages ne mesurent pas l’opinion publique et que leur réussite repose sans doute sur le fait qu’ils mesurent tout autre chose ; qu’ils s’interdisent même de le faire en ne se greffant sur aucune des définitions antérieures du phénomène, levant ainsi toutes les difficultés que charrie avec elle cette notion.

Je vais essayer d’avancer quelques pistes de réflexion pour étayer ce paradoxe, en repartant d’abord d’éléments connus, d’un inventaire des critiques portées à l’encontre des sondages d’opinion, en replaçant ensuite ces critiques dans la perspective cavalière d’une histoire de la notion d’opinion publique, avant de revenir dans un troisième et dernier temps sur ce que mesurent effectivement les sondages et aux motifs qui peuvent fonder leur singulière réussite.


I- L’essence critique du concept d’opinion publique


S’il n’existe pas de définition conventionnelle de l’opinion publique en sciences sociales les critiques adressées aux sondage convergent sur plusieurs points. Depuis les années trente elles dénoncent toutes le caractère artificiel de leurs productions en s’appuyant sur une définition alternative de l’opinion publique. De manière très schématique, et à titre de rappel, il est possible de repérer les éléments et les critères de définition mobilisés par ces critiques et dont l’absence est dénoncée dans l’opinion publique que mesurent les sondages.

Il ne s’agira pas, à ce stade, de distinguer les critiques scientifiques des critiques normatives des sondages ; celles qui s’appuient sur ce qu’elles croient être l’opinion de celles qui se fondent sur une représentation de ce qu’elle devrait être, tant les frontières apparaissent poreuses entre ces deux ordres de la critique. L’objet de cette contribution n’est pas non plus d’établir un inventaire critique exhaustif de cette littérature . Sous cette double restriction, il semble possible de regrouper autour de quatre critères les éléments de définition mis en avant par critiques des sondages, au risque accepté de perdre en chemin les nuances qui caractérisent chacune d’entre elle.

 

1) Un critère de rationalité : l’opinion publique (est ou devrait être) une opinion consciente et informée.

Dès 1949, dans un pamphlet paru aux États-Unis, le professeur de droit et de science politique Lindsay Rodgers dénonce l’absurdité qui consiste à interroger des gens sur des questions à propos desquelles ils ne se sont pas interrogés, faute de temps ou d’intérêt : “Le Dr Gallup réalise nombre de ses sondages avant même qu’il y ait une opinion publique - c’est à dire avant que le public ait eu un commencement d’information sur lequel baser une opinion et il pose ses questions à tout le monde, la plupart ne réalisant même pas qu’il y ait un problème dont la décision peut les affecter” . Ce reproche reviendra par la suite comme un leitmotiv et plusieurs travaux français, qu’ils émanent de Daniel Gaxie ou de Patrick Champagne , rejoignent ici la réflexion américaine autour des non-attitudes ou des pseudo-opinions, pour constater le fait que les sondages d’opinion agrègent sans distinction des opinions aux contenus en information très hétérogènes

 

2) Un critère de publicité : l’opinion publique (est ou devrait être) une opinion concertée.

La plupart des critiques tournent également autour de l’idée selon laquelle l’opinion publique constitue un processus collectif et évolutif qui se forme (ou devrait se former) dans l’interaction des volontés, à l’issue d’une délibération et d’une discussion entre membres d’une même communauté. L’opinion publique ne peut jamais dans ces conditions se réduire à la simple addition d’opinions individuelles portées et énoncées en secret . Elle est ou doit être l’émanation d’un échange, d’une confrontation publique de ces opinions individuelles. Toute le pensée sociologique classique de l’opinion (Ross, Cooley, Park, Tönnies, Stoetzel) s’organise autour d’un tel constat . A titre d’exemple récent de ces critiques récurrentes adressées aux enquêtes d’opinion, il faut citer la récente technique du sondage délibératif initiée par James Fishkin qui défend le point de vue selon lequel la seule opinion digne d’être reconnue en démocratie est celle qui se prononce après une information préalable et un échange d’arguments entre les membres d’un public .

 

3) Un critère d’effectivité : l’opinion publique (est ou devrait être une) opinion organisée.

On retrouve ici l’argument célèbre développé d’abord par Herbert Blumer puis par Pierre Bourdieu ou la politiste américaine Suzan Herbst selon lequel puisque la société est essentiellement un champ de forces et de tensions entre des groupes organisés, plus ou moins influents, toutes les opinions ne se valent pas et certaines ont plus de force réelle que d’autres . Dans ces conditions, le recensement des opinions selon le principe “un homme-une opinion” constitue une absurdité sociologique et les catégories sociales ou démographiques utilisées dans leurs tableaux par les instituts de sondages sont autant de populations fictives, de chimères ou tigres de papier sans équivalent dans le réél . A un tel constat deux conséquences majeures : la généralisation des sondages conduit à l’affaiblissement du poids des groupes organisés dans la vie publique et l’opinion publique des sondages n’existe guère au regard du pouvoir politique dans la mesure où l’opinion qui compte (auprès des gouvernants) n’est pas forcément celle que comptent les instituts de sondage.

 

4) Un critère d’authenticité : l’opinion publique (est ou devrait être) une opinion spontanée.

Dans nombre de réflexions critiques se retrouve l’idée selon laquelle l’opinion qui se donne à voir dans les sondages se présente comme une opinion réactive, sollicitée d’en haut par les instituts de sondage et ne correspond en rien à ce que pourrait être l’opinion publique réelle ou spontanée des individus. Vont dans ce sens la comparaison qu’effectue Patrick Champagne entre le sondage et d’autres formes d’expression de l’opinion, comme les manifestations, ou les critiques encore plus fortes de l’Américain Benjamin Ginsberg sur le fait que les commanditaires de sondages, exploitant toutes les possibilités du concept sociologiquement improbable de “majorité silencieuse”, ont contribué de manière illégitime à dévaluer l’action des militants .

Ces critiques débouchent, chez Ginsberg mais aussi chez d’autres auteurs en nombre croissant aux États-Unis et en France, sur une dénonciation des usages politiques ou gouvernementaux qui peuvent être faits de cet artefact pour contrôler l’opinion publique réelle, défier la voix du peuple lui-même, par la confrontation d’une opinion publique virtuelle à une parole ou à une action politique spontanées mais progressivement étouffées. Max Weber et Michel Foucault sont sollicités, parfois ensemble, pour rendre compte de la contribution des sondages à un processus plus général de “rationalisation” ou de “disciplinarisation” des sociétés occidentales modernes . Dans une thèse récente, critique à l’égard des sondages, Dominique Reynié inscrit la technique du sondage dans la filiation des technologies de pouvoir mobilisables par les autorités pour maintenir un “ordre démocratique” . D’autres ont pu évoquer “le contrôle des citoyens” par le sondage d’opinion ou l’avènement d’un “processus de gouvernementalisation du nombre par l’opinion” .

Quels qu’en soient les prolongements normatifs, ces critiques reposent sur une même prémisse, un même constat : le caractère artefactuel de la mesure sondagière de l’opinion . Elles peuvent s’élargir à l’occasion à la dénonciation de toute forme de questionnaire de masse . Exemplaire d’un tel refus, cette philippique d’un sociologue anglais, qui n’est pas sans évoquer les intonations d’un Pierre Bourdieu : “L’opinion publique (des sondeurs) n’existe pas. C’est un artefact, construit à partir des résultats publiés de réponses aux questions de sondage agrégées. On peut dire qu’elle n’existe que sur un plan métaphysique (...) Un sondeur à qui l’on demande d’identifier l’opinion publique sur une question particulière peut faire deux choses. Il peut faire un geste vague en direction du paysage et déclarer que “l’opinion existe quelque part là-bas” (...) ou bien il peut montrer ses tableaux de résultats” . Le détournement, et en même temps le tour de force, dénoncé par ces analyses est bien celle du sondeur qui aurait réussi à l’aide de ses machines et de son réseau d’enquêteurs, de ses calculs et de ses matrices, de l’ensemble des croyances que son activité mobilise, à convaincre la société que la réalité de l’opinion était dans les tableaux qu’ils construisait et non ailleurs, à faire entrer l’opinion dans son laboratoire .

S’il existe une essence critique de l’opinion publique, celle-ci n’a donc à peu près rien à voir avec l’opinion publique que mesurent les sondages.

 

II- L’essence historique de la notion d’opinion publique


Si l’on recherche aux seules fins d’arbitrer ou de trancher la controverse ce que pourrait être une essence historique du concept d’opinion publique dans le discours savant, force est de constater que cette entreprise atteint rapidement ses limites. L’ambivalence et les contradictions de cette notion sont telles depuis le milieu du XVIIIème siècle qu’elles rendent un accord autour d’une définition historiquement consacrée de l’opinion très improbable .

De manière extrêmement schématique ici encore, tout se passe comme si la notion d’opinion publique s’inscrivait dans un ensemble hétérogène de figures de référence ou d’idéaux-types opposables les uns autres en tant que réalités distinctes sinon contradictoires. Il est facile de retrouver dans la discussion savante sur l’opinion publique à toutes les époques trace de ces oppositions, et confirmation de l’amphibologie constitutive de la notion.

 

1) L’opinion éclairée contre l’opinion commune (fin XVIIIème)

L’important corpus de recherches produites notamment par Keith Michael Baker, Mona Ozouf ou Roger Chartier a bien montré que dans les représentations du siècle des Lumières coexistaient de manière non conflictuelle une référence idéalisée à l’opinion publique, tribunal de la raison autant que force irrésistible menée par les hommes de lettres et capable de plier le monde sous ses jugements et ses avis avec une méfiance instinctive, sinon un mépris caractérisé pour l’opinion publique commune ou vulgaire, celle de “la multitude aveugle et bruyante” de d’Alembert . S’il existe des points de jonction entre ces deux discours (en particulier la capacité présente où à venir des élites éclairées à entraîner le nombre), la dialectique de l’opinion publique et de l’opinion commune se place au coeur de la philosophie politique des Lumières .

Sous la Révolution française, l’ambiguïté de la notion demeure. Si la référence à l’opinion publique forme une constante dans le discours des acteurs révolutionnaires, comme l’a bien montré Lucien Jaume, la volonté de la part des conventionnels de lui substituer le vocable d’esprit public, ainsi que l’a notée Mona Ozouf, apparaît comme l’un des multiples indices témoignant de la difficulté de concilier les références à une opinion publique largement à venir (acquise à la raison et aux idéaux révolutionnaires et produit de la gigantesque entreprise d’acculturation, de moralisation et de purification déployée par les jacobins) avec une opinion publique présente, de chair et de sang, qui affiche tous les signes de la division et de la résistance à une telle entreprise.

 

2) La démocratie contre les foules (Bryce /vs Lippmann)

Si l’on s’efforce, comme nous l’avons fait ailleurs avec plus de détail , de retrouver la multiplicité des références à la notion d’opinion publique dans la pensée politique moderne, notamment anglo-saxonne, entre la fin du XIXème siècle et la seconde guerre mondiale, le contraste est tout aussi saisissant entre deux élaborations de l’opinion publique, deux doxa concurrentes de la doxa.

D’une part une philosophie classique de l’opinion publique toute imprégnée du XVIIIème siècle, qui se réfère à un idéal d’espace public dans lequel une frange éclairée se prononce sur les affaires publiques à l’issue d’un processus d’information et de délibération et entraîne à sa suite le nombre, philosophie qui s’exprime clairement sous la plume d’un auteur très influent aux États-Unis, James Bryce . Selon cette vision - pour reprendre la définition d’un politiste américain James T Young - “L’opinion publique est le jugement social qu’effectue une communauté consciente d’elle-même sur une question d’intérêt général après une discussion rationnelle et publique” .

Un modèle alternatif de l’opinion publique d’autre part, procédant assez directement de la psychologie des foules de Le Bon et de Tarde, systématisé par une psychologie politique des instincts et de la masse en pleine expansion après la première guerre mondiale, telle que peut la résumer Walter Lippmann dans deux ouvrages eux aussi très influents : Public Opinion 1922 et The Phantom Public 1925. Pour résumer très vite, la vision de l’opinion qui transparaît de ces ouvrages, est celle d’un public isolé, indifférent et incompétent, à l’humeur versatile et à l’intelligence enfantine, entièrement à la merci des moyens de communication de masse qui construisent le monde à son intention et auxquels il succombe aveuglément .

Entre ces deux figures théoriques, récurrentes dans la réflexion contemporaine sur l’opinion publique, dont l’une renvoit plutôt à un idéal historique (les assemblées de village ou Town meetings de la Nouvelle Angleterre du XVIIIème siècle) et l’autre à un ensemble de phénomènes modernes comme la propagande, les formules d’apaisement ou de compromis apparaissent rien moins qu’évidentes.

 

3) Les publics contre les masses (de Blumer à Habermas)

On trouve dans la sociologie américaine de l’immédiate après guerre, plusieurs tentatives pour clarifier le concept autour d’une opposition entre les sociétés de publics et les sociétés de masse ou entre la notion de public et celle de masse, réalités que Blumer à la suite de Robert Park distingue également de la foule .

Pour Blumer le terme de “public” doit être utilisé pour désigner “un groupe de gens qui a) sont confrontés à un enjeu, b) sont divisés dans les idées qu’ils possèdent sur la manière de résoudre cet enjeu, et c) s’engagent dans une discussion sur cet enjeu”. La masse serait quant à elle composée d’individus anonymes, sans interaction les uns avec les autres et faiblement organisée. Ce concept de masse a connu la fortune épistémologique que l’on sait et trouvé une illustration dans les multiples tableaux, au caractère prophétique et apocalyptique plus ou moins accentué, qui ont cherché à décrire la société moderne à la fin des années cinquante et au début des années soixante .

C’est cependant chez Jürgen Habermas que la référence nostalgique au modèle d’espace public né au XVIIIème siècle en Angleterre et en France, se trouve le plus vivement opposée à l’opinion publique moderne, celle précisément que mesurent les sondages, qui en serait la lointaine et vicieuse caricature. Ces deux opinions n’ont pas les mêmes fondements sociologiques et renvoient chez lui à des réalités historiques distinctes . Tout équivoque doit être proscrit dans la mesure où “jamais le matériel d’un sondage - les opinions d’un échantillonnage quelconque de population - n’a par lui-même, et pour la seule raison qu’il viendrait nourrir des réflexions, des décisions ou des mesures revêtant une importance politique, valeur d’opinion publique”.

Au final, quiconque chercherait une constance dans ces différentes définitions de l’opinion produites en des lieux et en des moments très différents serait bien en peine de la trouver, sauf à conclure que c’est dans l’ambivalence ou dans la contradiction que la vérité de la notion devrait être recherchée. Ces constructions opposées de l’opinion laissent en effet ouvertes à la discussion les points suivants :

- La question du nombre : qui sont les membres du public engagés dans le processus de formation de l’opinion publique ? Faut-il inclure l’ensemble du public ou établir des frontières a priori ou a posteriori au sein de celui-ci ?

- La question de la compétence : les droits d’entrée dans l’espace public sont ils fonction de la compétence des individus, de leur aptitude à raisonner, de leur intérêt pour le produit final de la décision ou de leur capacité à respecter les règles de fonctionnement de cet espace ?

- La question de la procédure : faut-il obligatoirement qu’il y ait discussion pacifique et organisée pour que l’on puisse parler d’opinion publique ?

- La question de l’autonomie : le processus de formation de l’opinion publique est-il pensable autrement que sous la forme du déploiement d’une capacité de critique indépendante des pouvoirs politiques ou économiques ou bien est-il compatible avec l’emprise de ces mêmes pouvoirs, sous la forme de la propagande ou du contrôle des esprits par les industries culturelles ?

Autant de noeuds problématiques qui enserrent le débat autour de la notion d’opinion publique et rendent celle-ci particulièrement instable ou équivoque . Le trouble naît surtout de la possibilité, dans chacune des formations discursives traversées, de tenir deux types de discours sur les phénomènes que recouvre cette notion. L’un justifiant l’intervention du peuple dans le cours de l’action publique, l’autre le dénonçant ; l’un correspondant à l’affirmation d’un idéal, l’autres à la critique explicite ou implicite d’une réalité dévoyée. Tout le débat autour de l’opinion publique semble englué dans cette contradiction, attiré par ces deux pôles, entre le logos et la doxa, l’éloge de la raison et la peur du nombre. L’essence historique de la notion, si elle existe, se tiendrait donc dans les plis de cette confrontation.

 

III- Ce que les sondages font à l’opinion.


Dans ce contexte, le traitement que les sondages d’opinion font subir à l’opinion publique peut sembler tout à fait curieux. D’un côté, il semble parfois acquis que les sondages constituent une mesure efficace, sinon la mesure la plus juste, de l’opinion publique. Les sondeurs revendiquent en effet depuis quelques décennies avec quelques succès une aptitude à représenter, à refléter même de manière approximative les aspirations de l’opinion publique. De l’autre, et à condition de déplacer un peu le regard, cette revendication ne lasse pas de surprendre. Car si l’on reprend un à un les caractères fondamentaux ou les éléments constitutifs de l’opinion “sondagière”, il devient évident que ce dispositif met en oeuvre une définition de cette notion qui ne correspond véritablement à aucun des sens qui ont pu prévaloir antérieurement ou aux visions que défendent encore aujourd’hui la plupart de leurs critiques. Le sondage ne mesure ainsi nullement l’opinion publique. Les sept propositions qui suivent le montre, nous semble-t-il, assez clairement :

1/ Le sondage ne recense que des opinions privées, lesquelles sans lui avaient peu de chances d’être exprimées sur la place publique

2/ Le sondage recueille une opinion provoquée, réactive et non spontanée

3/ Le sondage réunit des opinions atomisées, individuelles, et non organisées

4/ Le sondage ne reconnaît que des opinions verbalisées et ne prend pas en compte les expressions symboliques ou violentes de l’opinion

5/ Le sondage ne différencie pas les opinions selon leur degré d’intensité ou d’engagement et admet que toutes les opinions sont de force égale

6/ Le sondage ne différencie pas les opinions selon leur degré d’information ou de compétence et postule que chacun possède une opinion sur tous les sujets.

7/Le sondage n’attend pas forcément qu’une discussion ou une délibération ait eu lieu au sein du public pour sonder l’opinion.

L’opinion publique des sondages ne correspond ainsi ni à l’opinion éclairée de l’espace public habermassien ni à l’expression spontanée ou encadrée du nombre telle qu’elle peut se faire entendre dans la rue ou dans les organisations politiques. Elle n’évoque ni le jugement social obtenu sur une question d’importance générale après une discussion publique consciente et rationnelle qu’évoquaient les politistes américains dans les années vingt, ni l’activisme de groupes de citoyens cherchant à peser sur la décision politique. La perspective produite sur l’opinion publique par ce dispositif de mesure a conduit à la production d’une entité sociale entièrement nouvelle, qui ne correspond à aucun des modèles historiques ou critiques décrits précédemment.

La force des instituts de sondage est au contraire de savoir défier la réalité, d’oser lui tourner délibérément le dos ; de réussir à rapprocher des opinions qui ne s’y rencontrent pas ; de susciter des paroles qui ne s’y expriment pas ; d’égaliser des points de vue qui ne s’y valent pas ; d’additionner des opinions aux significations très différentes ; de prétendre quantifier ce que l’on croyait ’inquantifiable ; d’oser vouloir réduire en équations la force impalpable comme le vent dont parlait James Bryce. Dans ces conditions il est difficile de soutenir que les sondages mesurent ou reflètent l’opinion publique. On peut tout à la fois soutenir qu’ils réalisent cette opinion au sens premier du terme, c’est à dire font exister à titre de réalité concrète ce qui n’existait que dans l’esprit et qu’ils la déréalisent, substituant à des constructions de l’opinion que l’on pouvait croire solides (manifestations, représentants, presse...), une entité ou forme sociale artificielle (parce que provoquée, travaillée, encadrée, standardisée, simplifiée, euphémisée...) mais au final presque plus “parlante”.

Il resterait donc à expliquer pourquoi cette opinion publique sondagière a finalement réussi à s’objectiver, c’est à dire à exister comme une chose, comme une réalité. Pour y répondre nous voudrions avancer une série d’hypothèses, plus ou moins fragiles, plus ou moins fondées.

 

Première hypothèse : L’intérêt pratique des sondages nait précisément, pour les acteurs qui les commandent, du caractère artefactuel de l’opinion qu’ils produisent

Il est difficile en premier lieu d’expliquer la réussite des sondages par les seules fonctions qu’ils peuvent remplir auprès des gouvernants. C’est pourtant la thèse que défendent les critiques qui, de Pierre Bourdieu à Benjamin Ginsberg, font valoir que les sondages offrent aux gouvernants et aux catégories dirigeantes la possibilité de jouer les majorités silencieuses contre les minorités actives et subversives ; l’opinion publique commune contre les organisations assurant la représentation des catégories populaires ou de s’assurer, par la maîtrise des thèmes et des questions qui sont soumises au public, le contrôle étroit de cette opinion. La thèse est forte, elle reste cependant à démontrer empiriquement ou historiquement.

Si l’on manque encore cruellement en France d’analyses empiriques sérieuses sur les usages politiques des sondages d’opinion - absence qui autorise tous les fantasmes - la science politique américaine vient d’ouvrir ces dernières années l’imposant dossier du recours aux enquêtes d’opinion par la Présidence américaine dans les années soixante et soixante-dix. Les recherches archivistiques de Bruce Altschuler et de Lawrence Jacobs et Robert Shapiro confirment l’importance des usages stratégiques de cet instrument, notamment à partir de la présidence Nixon. La consommation compulsive de sondages par ces acteurs politiques y relève en effet moins d’une volonté de connaître les aspirations du peuple que d’exhiber et d’enrôler à leurs côtés une réalité politique qu’eux seuls souhaitaient faire parler, notamment dans le contexte de la guerre du Viêt-nam, de la contestation étudiante ou du Watergate .

Mais l’hypothèse première se heurte cependant à un démenti historique : les acteurs politiques ont souvent été les derniers à reconnaître l’utilité des enquêtes d’opinion, largement devancés en cela par les journalistes et les universitaires. Contrairement à l’hypothèse qui veut y voir un instrument des élites conservatrices pour contrer les organisations politiques et syndicales “progressistes”, toutes les formations politiques y ont eu recours de manière presque simultanée à partir du début des années soixante, sans qu’une telle régularité soit perceptible. Elle n’expliquerait surtout pas pourquoi tous les autres acteurs sociaux ont joué le jeu, acceptant de considérer cette opinion comme réelle, diffusant à leur tour cet instrument en l’incorporant au besoin dans leurs propres stratégies .

 

Deuxième hypothèse : la mesure sondagière de l’opinion permet d’évacuer ou de neutraliser les contradictions potentiellement inscrites dans la notion d’opinion publique

Loin de cette thèse du complot, peut-être faut-il rechercher dans la nature même du sondage l’une des clés d’explication du pouvoir de cette technique. Il faut alors se demander si cette force ne naît pas précisément du caractère artificiel du dispositif, si la mesure sondagière de l’opinion ne permet pas d’évacuer ou de neutraliser les contradictions potentiellement inscrites dans l’idée d’opinion publique. On note ainsi que c’est autour d’un refus délibéré de pondérer les opinions en fonction de leur compétence, de leur intensité, de leur cohérence, de leur origine et du degré d’engagement qu’elles révèlent que s’organisent les enquêtes d’opinion standard, celles que l’on retrouve couramment dans la presse (ne sont pas visées ici les enquêtes à vocation universitaire qui transgressent parfois cette logique).

Mieux, lorsque l’on travaille sur l’histoire des enquêtes d’opinion, on s’aperçoit que celles-ci ont évolué dans le sens d’un abandon progressif des éléments de méthodologie susceptibles de réintroduire des critères de sélection entre les opinions et partant de rapprocher l’opinion publique sondagière d’autres définitions de l’opinion publique, plus anciennes ou issues des sciences sociales. Un bref inventaire de ces méthodologies alternatives, qui ont progressivement été abandonnées ou n’ont jamais été intégrées dans les dispositifs sondagiers ordinaires, peut se révéler suggestif :

1/ La question filtre, laquelle permet de faire le départ entre l’opinion réellement informée ou mobilisée et les segments du public les plus éloignés de cet enjeu, peut toujours être utilisée pour répondre aux critiques adressées aux enquêtes d’opinion. De nombreuses expériences, souvent mal connues en France, ont montré que l’absence de filtrage avait pour conséquence de gonfler artificiellement le pourcentage des réponses recueillies dans les enquêtes. Or la question est loin d’être d’un usage systématique dans les enquêtes d’opinion publiées. La plupart ne l’emploient même pas du tout .

2/ La question ouverte offre un autre type d’outil susceptible de prendre en compte à la fois le degré d’intensité de l’opinion et de compréhension de l’enjeu, antidote précieux contre la plupart des critiques adressées aux enquêtes d’opinion. Fortement débattue à l’origine des sondages d’opinion, la question classique des mérites respectifs de la question ouverte et de la question fermée, s’est soldée par la victoire écrasante de cette dernière dans la plupart des emplois journalistiques ou politiques des enquêtes d’opinion. La part des questions ouvertes n’a cessé de se réduire comme une peau de chagrin entre les années quarante et quatre-vingt au sein des instituts commerciaux américains par exemple . Si l’on assiste aujourd’hui à un renouveau de l’approche qualitative dans les études destinées aux acteurs politiques aux États-Unis et en France, la quasi-totalité des sondages publiés dans la presse recourent aux questions fermées .

3/ Le test de la solidité, de l’intensité et de la signification des opinions, se trouve être lui aussi régulièrement pratiqué par la recherche universitaire sur les opinions. Dès 1947 Georges Gallup, désireux de tenir compte des critiques parfois violentes adressées à sa méthode, avait proposé de généraliser dans toute enquête par sondage l’usage de faire motiver en quelques mots sa réponse par la personne interrogée afin d’en vérifier l’intensité . D’autres moyens sont aujourd’hui disponibles pour comprendre la signification des réponses recueillies dans les sondages, telle celle du “stop & think”, expérimentée notamment par Zaller et Feldman. De manière très concrète, il s’agit, juste après que la réponse ait été donnée à la question fermée de poser la question suivante : “En repensant à la question à laquelle vous venez de répondre. J’aimerais que vous me disiez ce que vous avez pensé en y répondant. Dites moi exactement les choses qui vous sont venues à l’esprit ?”. Variante : juste après avoir posé la question d’origine, demander: “Avant de me donnez votre opinion, dites-moi les choses qui vous viennent à l’esprit à propos de cette question ?”.

Par cette seule opération, il devient possible d’inventorier les considérations à l’origine des réponses obtenues, de vérifier que l’intervieweur et l’interviewé parlent la même langue, de repérer les pseudo-opinions et d’éviter des contresens d’interprétation, toutes questions auxquelles se heurtent la technique du sondage depuis les origines . Les réponses cessent d’être aveugles. D’un maniement plus délicat que la question standard, impliquant une opération de codage, peu attractives dans une perspective journalistique ce type de méthode est-il d’un coût à ce point élevé que l’on ne doive y avoir recours que dans une perspective strictement universitaire ? Peut-on justifier cette faible diffusion autrement que par des impératifs commerciaux ?

4/ La mesure de la seule opinion mobilisée par l’enjeu en question que préconisait Bourdieu ou la pondération des échantillons en fonction des questions étudiées et selon le degré d’implication de la personne interrogée, proposée par Blumer n’ont guère connu de débouché pratique dans les enquêtes, lesquelles ont continué de porter sur des échantillons standard, comme s’il s’agissait de refuser, pour reprendre une expression de François Héran, toute forme “de questionnement séparé” . L’universalisme méthodologique reste la norme et l’adaptation de la forme de l’enquête aux publics, en fonction de leur degré présumé de compétence ou de leur appartenance sociale, constitue une perspective à peine envisageable d’apartheid sociologique. Segmenter ainsi les publics ferait perdre en représentativité politique sans gagner forcément en pertinence sociologique. Un argument de bon sens pourrait d’ailleurs consister à rappeler que la compétence en matière politique ne se présume pas, et qu’il est nécessaire d’interroger à chaque fois l’ensemble du public pour vérifier ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas.

Si des sondages réalisés auprès de certaines populations ou communautés particulières sont couramment pratiqués (les jeunes, les femmes, les cadres, les étrangers...), il restent l’exception plus que la norme. L’opinion publique ne semble pouvoir parler valablement qu’au travers de son porte-voix dûment calibré : l’échantillon représentatif de la population française, lequel doit approcher pour être crédible la limite symbolique du millier d’individus. Cette évidence n’est plus jamais questionnée. Une raison suffisante sans doute pour s’y intéresser et s’étonner d’une convention qui ne résulte pas, loin s’en faut, d’un consensus académique.

5/ C’est peut-être du côté de la méthode nouvelle du sondage délibératif proposée par James Fishkin que résident les possibilités d’innovation les plus grandes. Parti d’une critique assez violente de la pratique ordinaire du sondage, Fishkin suggère que le recueil d’une opinion atomisée et passive n’a guère de sens et de légitimité au regard d’une définition exigeante de la démocratie . Dans le sillage d’Habermas, il voudrait rappeler que le processus de formation de l’opinion doit être délibératif, interactif et rationalisé. De manière encore expérimentale, il propose de réunir les membres du public que l’on désire interroger sur une question (telle que l’insécurité par exemple), en un lieu donné pendant deux jours, de le faire discuter et réfléchir, de le mettre en contact avec des spécialistes et de l’interroger une nouvelle fois à l’issue de cette session, afin de saisir d’éventuelles évolutions. Cette utopie démocratique, qui relève d’une conception passablement naïve de la démocratie et semble difficilement généralisable matériellement, a le mérite cependant de pointer les carences actuelles de la pratique du sondage et, par un détour normatif, de nous ramener à son essence. L’instrument, en abaissant à leur strict minimum les coûts de l’expression politique, lève toute difficulté de définition et de localisation de l’opinion publique.

Car les postulats d’égalité et d’universalité naguère mis en évidence par Pierre Bourdieu, selon lesquelles toutes les opinions se valent dans les sondages et chacun est susceptible d’avoir une opinion sur tous les sujets constituent bien les clés de voûte de l’édifice. Les questions sur lesquelles achoppaient et achoppent traditionnellement la réflexion sur l’opinion publique : qui compose le public ? quel degré de compétence ou d’information est requis ? quel type de procédure doit être suivie par la discussion ? quel doit être le degré d’indépendance critique des acteurs qui la composent ? sont une fois pour toutes évacuées et réglées. Les différences potentielles de compétence, d’engagement, d’intérêt entre les individus sont en quelque sorte niées. La proximité d’un tel dispositif avec celui du suffrage universel devient alors si évident qu’une comparaison terme à terme des deux procédures révèle aisément leur identité de postulats et de mise en oeuvre de l’opinion .

 

Troisième hypothèse : le sondage tire sa force de celle du nombre démocratique et de celle du nombre statistique.

Nous avons essayé ailleurs de montrer que la force du sondage reposait sur une double évidence, sur une double boîte noire : celle de la démocratie et celle de la science. L’objectivation de l’opinion qu’elle pratique s’appuie sur la raison statistique et duplique le modèle référendaire . Dans les deux cas il s’agit de construire une équivalence entre les individus et entre leurs opinions par différentes opérations de standardisation et de formatage des données. Les conventions et les postulats sur lesquels reposent ce type d’opérations ne vont nullement de soi et les travaux d’un Alain Desrosières sur l’histoire des techniques d’échantillonnage ou ceux d’un Pierre Rosanvallon ou d’un Alain Garrrigou sur l’histoire du suffrage universel l’ont amplement démontré . Le sondage procède directement cependant de ces deux arbitraires - comment justifier que l’on additionne des individus ? comment admettre que l’on comptabilise des opinions ? - progressivement érigés en évidence .

Dans le contexte socio-historique d’apparition des sondages, ces conventions font l’objet d’une assez large acceptation et les sondages y apparaissent très vite, aux États-Unis tout au moins, comme scientifiquement acceptables et politiquement légitimes. Y remettre en cause les sondages y équivaut bientôt à récuser la science et la démocratie. Et l’on comprend mieux pourquoi la controverse autour des sondages fait sans cesse resurgir, de manière fascinante, la question de la supériorité de la science et du savoir statistique (sur le savoir indiciaire ou impressionniste des indigènes) et celle de la démocratie (sur toute autre conception, taxée le plus souvent d’élitiste, du pouvoir).

Le sondage pourrait dès lors se contenter d’exhiber à l’infini les postulats sur lesquels il repose pour faire accepter la définition de l’opinion qu’il propose. En dénoncer le caractère artificiel devient progressivement de moins en moins acceptable. Leur faire reproche dès lors de ne pas mesurer ce qu’ils prétendent mesurer n’aurait plus guère de sens dans la mesure où ce qu’ils font en permanence va précisément très au delà, à savoir rappeler la légitimité de l’ordre démocratique et la supériorité du savoir statistique...

Cette proposition très excessive autant qu’infalsifiable ainsi formulée a cependant le mérite de ramener à la surface de la réflexion les impensés (qu’est-ce que la science ? qu’est-ce que la démocratie ?) qui se logent au coeur de cette controverse sur les sondages. Elle aide à comprendre l’ardeur d’un débat qui clive et paralyse la science politique française depuis maintenant de nombreuses années et dont les enjeux, institutionnels et épistémologiques, sont rarement explicités comme tels . Tout indique que dans cette polémique le discours sur les sondages masque souvent un discours sur la science autant qu’un discours sur la démocratie, certains écrits pouvant parfois mettre à nu sinon à plat cette trame de l’argumentation . L’admettre une fois pour toutes ne pourra qu’aider à organiser, sinon à apaiser, une controverse que l’on pourrait croire interminable et qui, après s’être révélée féconde, pourrait bien se routiniser et se stériliser.

1 Childs (H.), Public opinion. Nature, formation and role, Princeton, Van Nostrand, 1965.

2 Davison (W.P.), “Public opinion”, in Sills (D.) ed., International Encyclopaedia of the social sciences, vol. 13, Free Press, 1968, p. 188.

3 “Reports on the Second national conference on the science of Politics”, Chicago 8-12 septembre 1924, American Political Science Review, vol. XIX, 1925, p. 123

4 Converse (P.), “Changing conceptions of public opinion in the political process”, Public opinion quarterly, vol. 51 (4), 1987, p. 14.

5 Toutes choses égales par ailleurs, l’histoire de l’invention et de la diffusion des sondages comme technique de mesure des opinions individuelles n’est pas sans rapport avec l’invention de l’échelle métrique de l’intelligence, ne serait-ce que parce que la mesure des attitudes est directement issue de celle des aptitudes. Sur cette histoire, cf. Fleming (D.), “Attitude : the history of a concept”, Perspectives in American history, vol. 1, 1967, p. 287-368 ou Paicheler (G.), L’invention de la psychologie moderne, L’Harmattan, 1992. Pour une analyse sociologique de la naissance des tests de QI, cf. également Pinell (P.), “L’invention de l’échelle métrique de l’intelligence”, Actes de la recherche en sciences sociales, 108, 1995.

6 En France deux auteurs nous semblent avoir posé les jalons d’une telle entreprise dans deux textes importants mais malheureusement peu cités et peu disponibles : Padioleau (J.G.), “Présentation : de l’opinion publique à la communication politique”, in Padioleau (J.G.) dir., L’opinion publique. Examen critique, nouvelles directions, op. cit., p. 13-60 et Manin (B.), “Le concept d’opinion publique”, in Manin (B.), Pasquino (P.), Reynié (D.), dir., Opinion publique et démocratie, Paris, CNRS, 1987, p. 274-355.

7 Rodgers (L.), The pollsters . Public opinion, politics and democratic leadership, New York, Alfred Knopf, 1949, p. 43.

8 “...ce que les instituts de sondages appellent “opinion publique”, écrit P. Champagne est en grande partie le produit de leur méthode d’enquête : c’est, le plus souvent, un artefact résultant de l’addition mécanique de réponses qui se présentent comme formellement identiques, masquant par là non seulement l’irréalisme d’une partie plus ou moins grandes des réponses recueillies (il faudrait plutôt dire extorquées), mais aussi le fait que, dans le monde social, toutes les opinions ne se valent pas, le poids d’une opinion étant, dans la réalité fonction du poids proprement social de celui qui l’émet”, Champagne (P.), “La rupture avec les pré-constructions spontanées ou savantes”, in P. Champagne et al., Initiation à la pratique sociologique, Dunod, 1989, p. 191 ; cf. également Gaxie (D.), “Au delà des apparences. Sur quelques problèmes de mesure des opinions”, Actes de la recherche en sciences sociales, n°81/82, 1989, p. 97-112

9 cf., par exemple Converse (P.), “Attitudes and non attitudes. Continuation of a dialogue”, in Tufte (E.R.) ed., The quantitative analysis of social problems, Reading, Addison-Wesley, 1970, p. 168-189 ; Smith (T.), “Non attitudes : a review and evaluation”, in Turner (C.), Martin (E.) eds, Surveying subjective phenomena, New York, Russel Sage foundation, 1984, p. 215-256 ; Beniger (J.), “The impact of polling on public opinion : reconciling Foucault, Habermas and Bourdieu”, International Journal of Public Opinion Research, 4 (3), 1992, p. 204-219..

10 Sur l’importance de cet élément dans la critique du sondage mais aussi, comme chez Carl Schmitt, du suffrage, cf. Manin (B.), “Le concept d’opinion publique”, in B. Manin, P. Pasquino, D. Reynié ed, Opinion publique et démocratie, art. cité, p. 291-294

11 “L’opinion publique n’est pas seulement un agrégat de jugements individuels séparés, écrit Charles Horton Cooley, mais une organisation, le produit coopératif de l’influence et de la communication réciproques. Elle peut être aussi différente de la somme de ce que les individus auraient pu penser séparément qu’un bateau construit par cent hommes peut l’être de cent bateaux construits chacun par un homme”, Cooley (C.H.), Social organisation, New York, Charles Scribner & sons, 1912. Sur ce point cf. Blondiaux (L.), La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages aux États-Unis et en France (1935-1965), Thèse I.E.P. Paris, 1994 (à paraitre au Seuil); cf. également Palmer (P.), “Ferdinand Tönnies theory of public opinion”, Public Opinion Quarterly, vol. 2 (4), 1938, p. 584-595 ou Stoetzel (J.), Théorie des opinions, Paris, P.U.F, 1943.

12 Fishkin (J.), Democracy and deliberation. New Directions for democratic reform, New Haven, Yale University Press, 1991 ; Fishkin (J.), The voice of the people. Public opinion and democracy, New Haven, Yale University Press, 1995.

13 Blumer (H.), “L’opinion publique d’après les enquêtes par sondage”, art. cité ; Bourdieu (P.), “L’opinion publique n’existe pas”, Les Temps modernes, n°318, janvier 1973, p. 1295-1309.

14 Herbst (S.), “On the disappearance of groups : 19th and early 20th century conceptions of public opinion”, in Glasser (T.), Salmon (G.), eds, Public opinion and the manipulation of consent, New York, Guilford Press, 1995, p. 89-104 ; Herbst (S.), Politics at the margins : historical studies of public expression outside the mainstream, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.

15 Champagne (P.), Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Minuit, 1990 ; Ginsberg (B.), The captive public. How public opinion promotes state power, New York, Basic books, 1986

16 Herbst (S.), Numbered voices. How polling has shaped American Politics, Chicago, The University of Chicago Press, 1993 ; Peer (L.), “The practice of polling as a disciplinary mechanism : a Foucaldian perspective”, International journal of public opinion research, 4 (3), 1992, p. 230-242

17 Reynié (D.), L’ordre démocratique. Les fondements pratique d’une politique de masse de type démocratique, Thèse I.E.P. Paris, 1994

18 Javeau (C.), “La rationalisation des masses. Une esquisse de philosophie sociale”, in J. Zylberberg ed, Masses et post-modernité, Paris, Klincksieck, 1986, p. 117-133

19 Olivesi (S.), “Histoire de l’opinion publique”, La pensée, n°302, mars 1995, p. 41-53. Cet auteur évoque la “rationalisation” de l’opinion au sens où “le développement de la mesure de l’opinion, couplé aux potentialités de médias tels que la radio ou la télévision, aménage une configuration pratique permettant d’agir sur l’ensemble des comportements individuels selon certaines fins ; rationalisation encore, au sens où s’opère une formalisation des mécanismes de formation de l’opinion dont la visée même , échappant à l’intention des gouvernants, se solde par l’instauration d’un contrôle permanent régulier et fiable sur l’état d’esprit d’une population; rationalisation enfin, au sens où, du caractère normatif de l’opinion publique découle une mise en conformité générale de l’ensemble des opinions individuelles permettant d’agir globalement sur ces mêmes individus de manière efficace” (p. 53)

20 Qu’il suffise ici d’évoquer les prophéties du simulacre qui proclament depuis quelques années la disparition du social et l’avènement des majorités silencieuses : “La masse (...) n’est plus objectivable (en termes politiques : elle n’est plus représentable) (...), Seules peuvent en rendre compte (comme en physique mathématique la loi des grands nombres et le calcul des probabilités), les sondages et les statistiques, mais on sait que cette incantation, ce rituel météorique des statistiques et des sondages n’a pas d’objet réel, surtout pas les masses qu’il est censé exprimer”, Baudrillart (J.), A l’ombre des majorités silencieuses, Paris, Denoël, 1982, p. 36-37

21 Ainsi lorsque P. Bourdieu, C. Levy et C. Baudelot, à propos du questionnaire adressée par E. Balladur aux jeunes en 1994, affirment qu’une collection d’opinions individuelles (en admettant que l’on puisse les réunir et les interpréter) n’a rien à voir avec des projets collectifs et un peuple (ou une partie de celui-ci) n’est pas réductible à une simple addition de jugements”, Le Monde, 8 juillet 1994. Cf. également Mauger (G.), “La consultation nationale des Jeunes. Contribution à une sociologie de l’illusionnisme social”, Genèses, 25, Décembre 1996, p. 91-113

22 Ion (E.), Against behavioralism. A critique of behavioral science, Oxford, Basil Blackwell, 1977, p. 61.

23 Latour (B.), La science en action, Paris, La découverte, 1990

24 Pour une synthèse récente sur l’histoire du concept d’opinion publique, cf. Gunn (J.A.W.), “Public opinion”, in Ball (T.), Farr (J.), Hanson (R.L.), Political innovation and conceptual change, Cambridge, Cambridge university press, 1989, p. 247-265. cf. également Speier (H.), “Historical development of public opinion”, American journal of sociology, LV (4), 1950

25 Cf. entre autres Ozouf (M.), “Le concept d’opinion publique au XVIIIe siècle”, in L’homme régénéré. Essais sur la Révolution française, Paris, Gallimard, 1990 ; Baker (K.M.), Au tribunal de l’opinion, Paris, Payot, 1993 ; Chartier (R.), Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1991 ; Goulemot (J.M.), “Éléments pour une histoire de l’opinion publique au XVIIIe siècle”, in Manin (B.) et al., dir., Opinion publique et démocratie, op. cit. A cette tradition de recherche sur l’histoire de l’opinion publique, centrée sur la France et sur les approches savantes de l’opinion, on opposera les travaux, moins connus mais tout aussi passionnants, de Gunn et de Zaret, consacrés à l’Angleterre et qui insistent sur la formation in concreto, des pratiques constitutives de ce que l’on désigne traditionnellement par opinion publique cf. par exemple Gunn (J.A.W.), “Public spirit to public opinion”, in Beyond liberty and property. The process of self-recognition in eigteenth-century political thougth, Kingston, Mc gill’s Queens university press, 1983, p. 360-515 ; Zaret (D.), “Religion, science and printing in the public spheres in seventeen century England”, in Calhoun (C.J.) dir., Habermas and the public sphere, Cambridge, MIT Press, 1992, p. 212-235 et Zaret (D.), “Petitions and the “invention” of public opinion in the English revolution”, American Journal of Sociology, vol. 101, n°6, 1996. De cette perspective on rapprochera l’important travail d’Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle, Paris, Seuil, 1992

26 Pour une présentation suggestive de la controverse historiographique ouverte par la notion d’espace public dans la France des Lumières cf. Baker (K.M.), Chartier (R.), “Dialoguer sur l’espace public”, Politix, n°26, 1994. cf. également les éclairages récents apportés par Gordon (D.), “Philosophy, sociology, and gender in the enlightenment conception of public opinion”, French historical studies, vol. 17, n°4, 1992 et Goodman (D.), “Public sphere and private life : toward a synthesis of current historiographical approaches to the old regime”, History and theory, 31, 1, 1992.

27 Sur le statut de l’opinion dans le discours révolutionnaire, cf. entre autres Jaume (L.), Échec au libéralisme. Les jacobins et l’État, Paris, Kimé, 1990 ; Ozouf (M.), “Esprit public”, in Furet (F.), Ozouf (M.) dir., Dictionnaire critique de la Révolution Française, Paris, Flammarion, 1988 ; Gauchet (M.), La Révolution des pouvoirs. La souveraineté, le peuple et la représentation 1789-1799, Paris, Gallimard, 1995. Pour deux exemples récents de travaux centrés cette fois sur les pratiques sociales de l’opinion, cf. Guilhaumou (J.), “Prises de parole démocratiques et pouvoir intermédiaires pendant la Révolution française”, Politix, n°26, 1994 ; Monnier (R.), L'espace public démocratique. Essai sur l'opinion à Paris de la Révolution au directoire, Paris, Kimé, 1994

28 cf. La fabrique de l’opinion, op. cit

29 Bryce (J.), The American commonwealth, vol. 2, New York, Mc Millan, 1888.

30 Young (J), The new American Government and its work, New York, Mc Millan, 1923, p. 577-578.

31 Lippmann (W.), Public opinion, New York, Mc Millan, 1922 ; Lippmann (W.), The phantom public, New York, Mc Millan, 1925. Ce dernier s’est inspiré du travail plus ancien de Wallas (G.), Human nature in politics, Londres, Constable, 1908. Sur la genèse de cette problématique cf. Reynié (D.), “Théories du nombre”, Hermès, n°2, 1988 ; Van Ginneken (J.), Crowds, psychology and politics. 1871-1899, Cambridge, Cambridge University Press, 1992 et surtout Barrows (S.), Miroirs déformants. Réflexions sur la foule en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Aubier, 1990 (Première édition : 1981)

32 Wright Mills (C.), “Les publics et la société de masse”, in Padioleau (J.G.), dir., L’opinion publique, examen critique, nouvelles directions, op.cit., p. 164-177 (Première édition : 1967) ; cf. également l’utile synthèse de Price (V.), Public opinion, Newbury Park, Sage, 1992.

33 Blumer (H.), “Collective behavior”, in Lee (A.M.) ed., Sociology, New York, Barnes & Nobles, p. 189 ; Park (R.) ; Park (R.E.), The crowd and the public and other essays, Chicago, Chicago university press, 1972 (Première édition : 1904).

34 Kornhauser (A.), The politics of mass society, New York, Free Press, 1959 ; Riesman (D.), La foule solitaire. Anatomie de la société moderne, Paris, Arthaud, 1964 ; Pour un remarquable résumé critique de ces thèses, cf. Giner (S.), Mass society, Bristol, Martin Robertson, 1976. cf. également Beniger (J.), “Toward a new old paradigm : the half century flirtation with mass society”, Public opinion quarterly, 51 (4), 1987.

35 Habermas (J.), L’espace public, Paris, Payot, 1978 (Première édition : 1963). Pour une remise en cause d’ensemble de cette dimension normative et hypothétique du modèle d’espace public, cf. les contributions réunies dans l’ouvrage de Calhoun (C.), dir., Habermas and the public sphere, Cambridge, MIT Press, 1992, en particulier celle de Michael Schudson.

36 Pour un constat similaire, cf. Reynié (D.), “Opinion publique” in Raynaud (P.), Rials (S.), dir., Dictionnaire de philosophie politique, Paris, P.U.F, 1996, p. 441-447 ou Durham Peters (J.), “Historical tensions in the concept of public opinion”, in Glasser (T.), Salmon (C.), eds, Public opinion and the communication of consent, New York, Guilford press, 1995, p. 3-32.

37 cf. sur le seul versant américain de cette critique, Ginsberg (B.), The captive public. How public opinion promotes state power...., op. cit. ; Wheeler (M.), Lies, damn lies and statistics. The manipulation of public opinion in America, New York, Dell publishing, 1977 ; Herbst (S.), Numbered voices. How polling has shaped American politics, op. cit. On relira avec intérêt également les critiques en provenance d’une certaine gauche française au début des années soixante-dix : "Les sondages renvoient donc à la classe dominante - qui les paie - sa propre image, celle qu'elle a créée, imposée, celle dont chaque cerveau a été imprégné dès l'enfance. La bourgeoisie contemple, soigneusement photographié, le tableau qu'elle peint elle-même. C'est un jeu de glaces, infiniment répercuté. La photographie est une imposture, parce qu'elle donne l'illusion du réel", Guidoni (P.), "Le sondé prend la pose", La Nef, 31, Janvier 1974, p. 80-81. Sur le rapport problématique du socialisme à l’opinion, cf. Bergounioux (A.), “La gauche socialiste et la représentation de l’opinion”, in Manin (B.), dir., Opinion publique et démocratie, op. cit., p. 179-201.

38 cf. Altschuler (B.), LBJ and the polls, University of Florida Press, 199O; Jacobs (L.), Shapiro (R.), “The rise of presidential polling. The Nixon White House in Historical perspective”, Public opinion quarterly, 59, 1995, p. 163-195 ; Jacobs (L.), Shapiro (R.), “Issues, candidate image and priming : the use of private polls in Kennedy’s 1960 presidential campaign”, American political science review, 88, 1994, p. 527-540. Pour une réflexion générale sur l’usage des sondages par les gouvernants aux Etats-Unis, cf. Geer (J.), From tea leaves to opinion polls. A theory of democratic leadership, New York, Columbia university press, 1996

39 Blondiaux (L.), La fabrique de l’opinion..., op.cit. cf. également nos articles “Le chiffre et la croyance. L’importation des sondages d’opinion en France ou les infortunes d’une opinion sans publics”, Politix, n°25, 1994 et “Le règne de l’opinion. Chronique d’une prise de pouvoir”, Le Débat, n°88, 1996

40 cf. Bishop (G.), Oldendick (R.), Tuchfarber (A.), “Effects of filter questions in public opinion surveys”, Public opinion Quarterly, 47, 1983 ; Schuman (H.) & Presser (S.), Questions and answers in attitude surveys : experiments on question form, wording and context, New York, Academic Press, 1981 ; Foddy (W.), Constructing questions for interviews and questionnaires. Theory and practice in social research, Cambridge, Cambridge university press, 1993. De manière générale, il est à regretter qu’en France, si l’on excepte les travaux de D. Gaxie ou de J.P. Grémy sur la formulation des questions d’enquête, les données expérimentales soient si rares en matière de sondages d’opinion là où les travaux américains précités ont contribué à une considérable réévaluation de l’instrument dans les milieux universitaires américains, cf. entre autres Grémy (J.P..), “Questions et réponses : quelques résultats sur les effets de la formulation des questions dans les sondages”, Sociétés contemporaines, 16, 1993, p. 165-176 ; Gaxie (D.), “Au delà des apparences...”, art. cité.

41 Selon un décompte très précis établi par J. Converse et H. Schuman, “The manner of inquiry : an analysis of survey question form across organizations and over time”, in Turner (C.), Martin (E.), eds, Surveying subjective phenomena vol. 2, New York, Russel sage Foundation, 1984, p. 283-316.


42 Sur la controverse, cf. Converse (J.), “Strong arguments and weak evidence : the open/closed questioning controversy of the 1940s”, Public opinion quarterly, 48, 1984, p. 283-316 ; Lazarsfeld (P.), “The controversy over detailed interviews. An offer for negociation”, Public Opinion Quarterly, 8, 1944, p. 38-60. Pour une discussion des mérites et des limites de la question ouverte, cf. Lebart (L.), “Les questions ouvertes, outils de contrôle, d’évaluation, de valorisation”, Mots, 23, 1990, p. 76-90 ou Juan (S.), “L’ouvert et le fermé dans la pratique du questionnaire”, Revue Française de Sociologie, 27, 1986, p. 301-306.

43 cf. Gallup (G.), “The quintadimensional plan of question design”, Public Opinion Quarterly, vol. 11, 1947, p. 385 et s. ; cf. également Payne (S.), The art of asking questions, Princeton, Princeton University Press, 1951, p. 112-113

44 The nature and origins of mass opinion, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 53 et s. ; Zaller (J.) & Feldman (S.), “A simple theory of the survey response : answering questions versus revealing preferences”, American Journal of Political Science, vol. 36 (3), 1992, p. 579-616.

45 cf. Blondiaux (L.), “L’invention des sondages d’opinion. Expériences, critiques et interrogations méthodologiques (1935-1950), Revue française de science politique, vol. 41, n°6, 1991.

46 Héran (F.), “Sociologie de l’éducation et sociologie de l’enquête : réflexions sur le modèle universaliste”, Revue Française de Sociologie, XXXVII, 1991, p. 482

47 Fishkin (J.), Democracy and deliberation, op. cit., ; Fishkin (J.), The voice of the people, op. cit

48 Une proximité sur laquelle, depuis Georges Gallup jusqu’à Alain Lancelot, s’appuient les défenseurs de l’instrument, de Gallup à Lancelot cf. Gallup (G.), Rae (S.F.), The pulse of democracy, New York, Simon & Schuster, 1940 ; Lancelot (A.), “Sondage d’opinion et suffrage universel”, Commentaire, 10, 1980

49 La fabrique de l’opinion, op.cit.,

50 Desrosières (A.), La politique des grands nombres. Une histoire de la raison statistique, Paris, La découverte, 1993. Sur l’histoire du calcul de probabilités et des techniques d’échantillonnage cf. également l’ouvrage fondamental de Krüger (L.) et alii (dir..), The probabilistic revolution, 2 vols., Cambridge, MIT Press, 1987 ; Stephan (F.), “History of the uses of modern sampling procedures”, Journal of the American statistical association, 43 (241), 1948 ; Mosteller (F.), “Representative sampling IV : the history of the concept in statistics 1895-1939”, International statistical review, 48, 1980 ou la récente contribution de T. Porter à l’histoire des usages sociaux de la statistique, Porter (T.), Trust in numbers. The pursuit of objectivity in science and public life, Princeton, Princeton University Press, 1995. Rosanvallon (P.), Le sacre du citoyen. Une histoire du suffrage universel, Paris, Gallimard, 1992 ; Garrigou (A.), Le vote et la vertu. Comment les français sont devenus électeurs, Presses de la F.N.S.P., 1992

51 cf. également Guéniffey (P.), Le nombre et la raison. La Révolution française et les élections, Paris, EHESS, 1993. Les travaux d’Yves Déloye et d’Olivier Ihl ont bien montré en particulier comment cet arbitraire s’est imposé aux électeurs eux-mêmes, amenés à se plier aux règles de la codification électorale, sous peine de n’être pas entendus. Toutes choses égales par ailleurs, un rapprochement entre la genèse du vote et la genèse des enquêtes d’opinion peut s’avérer très fécond, cf. Déloye (Y.), Ihl (O.), “Des votes pas comme les autres. Votes blancs et votes nuls aux élections législatives de 1881”, Revue française de science politique, 41 (2), 1991 et surtout Déloye (Y.), Ihl (O.), “Légitimité et déviance. L’annulation des votes dans les campagnes de la IIIe République”, Politix, 15, 1991.

52 Le fait que la science politique universitaire soit la plus divisée sur la question des sondages ne saurait étonner de la part d’une discipline où ne semble pas à la veille d’être définitivement règlée la question du rapport à l’objectivité scientifique et à la norme démocratique, comme on pu en témoigner certains débats récents.

53 cf. notamment Lancelot (A.), “Sondages et démocratie”, SOFRES/Opinion publique 1984, Paris, Gallimard, p. 357-267 ; Grunberg (G.), “Les ennemis de l’opinion”, Le Débat, n°66, 1991 ; Champagne (P.), “De la doxa à l’orthodoxie politologique”, Actes de la recherche en sciences sociales, 101/102, 1994 et Champagne (P.), “Les sondages, le vote et la démocratie”, Actes de la recherche en sciences sociales, 109, 1995.