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| Le monde des sondages - Portraits de sondeurs | ||||
| Jeudi, 17 Avril 2008 19:17 | ||||
Jean-Marc Lech : entre prédictions ratées et théorie du « bison futé », portrait d’un expert en opinion publiqueL’ascension fulgurante d’un « sociologue » peu académiqueContrairement à plusieurs de ses « confrères », Jean-Marc Lech a tout du self-made-man. Né en 1944 près de Valenciennes, ce petit-fils d'ouvrier sidérurgiste d'origine polonaise a toujours voulu devenir « sociologue ». Entendez par là « chasseur de tendances », plus proche du marketing que de la recherche universitaire. Il assiste pourtant, comme il aime le raconter, aux cours de Pierre Bourdieu lors de sa licence de philosophie et de sociologie qu’il obtient en 1967 à Lille. Diplôme en poche, il décide de mettre en pratique les leçons du maître et de développer le « capital social » qui lui faisait alors tant défaut : « Je n'avais ni réseau ni relations : je les ai constitués en multipliant les déjeuners et les dîners. J'ai arrêté quand j'ai commencé à être connu », déclare-t-il (L´Expansion, 22 Novembre 2001). Après un troisième cycle en science politique, il devient pigiste à L’Express. C’est en répondant à une petite annonce qu'il fait ses premiers pas dans le métier comme chargé d'études à l'Ifop, en 1970, où il se lie d'amitié avec Didier Truchot qui deviendra son plus fidèle partenaire. Après avoir fait ses armes lors de la campagne de Valéry Giscard d'Estaing, Jean-Marc Lech commet sa première bévue en 1977. Il remanie alors les chiffres d’un sondage, commandité par le Secrétariat d’Etat aux travailleurs immigrés, sur le retour des immigrés dans leur pays d'origine pour en atténuer le sens. Le Canard enchaîné dénonce le procédé, sous le titre : « L'Ifop, une maison de correction » (La Tribune, 20 Avril 2007). Ce dérapage ne l’empêche pas d’être nommé en 1978 directeur général de l’« Institut » dont le fondateur, Jean Stoetzel, préfère alors se retirer. Jean-Marc Lech opère son premier succès en 1981 en « prédisant », à contre courant de tous les sondages, l’élection de François Mitterrand. La veille du second tour, il annonce devant la fine fleur de la politique et des affaires « 48 % pour Giscard et 52 % pour Mitterrand ». L’exactitude de sa prédiction (52,2% pour Mitterrand et 47,8% pour Giscard) lui permet d’accéder au rang d’« expert en opinion publique », titre qu’il ne perdra jamais en dépit de ses multiples erreurs. Ipsos ou comment le succès peut naître d’une suite de prédictions ratéesAu sommet de sa gloire, Jean Marc Lech abandonne la direction générale de l’Ifop en 1982 pour rejoindre Didier Truchot, qui a créé son entreprise sept ans plus tôt, Ipsos. Pourquoi un tel départ ? Par amitié, diront certains. Ou plus prosaïquement parce que Jean Riboud, devenu actionnaire majoritaire, offre à son fils la place de numéro deux, Lech devenant le « patron du propriétaire ». (Challenges, 19/01/2006). Une situation délicate ! C’est de cette expérience amère que naît un pacte entre les deux partenaires aux termes duquel aucun des deux associés ne peut impliquer sa famille dans la société. S’ouvre alors une véritable sucess story qui commence… par une prédiction foirée ! Jean-Marc Lech annonce, à la veille des élections municipales de 1983, une très bonne tenue de la gauche qui perd, sondages passés, 31 villes de plus de 30.000 habitants ! La cause : la plupart des sondages réalisés pour Le Point avaient été effectuées dans des conditions que la Commission des sondages désapprouva vertement. Avec une rare sincérité, Jean-Marc Lech reconnaît aujourd’hui que son pronostic était davantage fondée sur son intuition que sur un raisonnement scientifique : « Ma pire erreur ? C'est lors des municipales de 1983, lorsque j'ai annoncé la victoire des socialistes. J'avais l'impression qu'ils ne pouvaient pas être totalement naufragés » (Les Echos, 02/08/2006). Pour avoir trop écouté son intuition, qui lui avait permis deux ans auparavant d’être considéré comme un « expert », Jean-Marc Lech sera privé de sa collaboration au Point pendant trois ans. C’est François Mitterrand qui décide d’avoir affaire à ses services, lui permettant ainsi de mettre fin à sa traversée du désert. Confronté à l’impopularité de sa réforme sur l’école libre, il se confie en 1984 à son conseiller en communication Jean-Marc Lech : «"Si vous me sortez de là, vous serez tranquilles pour longtemps. Et effectivement ce n'est pas la rue qui l'a sorti de ses difficultés, mais le marketing » (Les Echos, 02/08/2006). Le président sera longtemps reconnaissant envers le co-directeur d’Ipsos faisant de lui l'un de ses proches conseillers. Devenu indésirable, parce que considéré comme « dangereux » par celui qui l’avait fait roi, Jean-Marc Lech est déchu quelques années plus tard. Parallèlement à la rédaction d’ouvrages commentant la vie politique, il n’en continue pourtant pas moins d’effectuer les prédictions les plus osées, avec une assurance qui déconcerte ses confrères. Le 22 avril 1995, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle, il annonce devant le gotha parisien réuni au Lutétia son verdict issu d’un sondage secret dont la loi interdit la publication (mais pas la diffusion) : ce sera Chirac-Balladur ! Cette prédiction lui vaudra l’inimité farouche des balladuriens… mais ne l’empêchera pas de récidiver ! À la veille des élections régionales de mars 1998, il affirme devant un parterre choisi que « si l’abstention dépasse 40%, la gauche peut presque réussir le grand chelem ». Quelques jours après, le Canard enchaîné commente : « L’abstention s’est élevé à 42% et on n’a rien vu » (Szpiner, Seznec, Les moutons de panel, p.16). La prudence étant loin d’être sa première qualité, Jean-Marc Lech multiplie les affirmations hasardeuses, qui ne sont (heureusement pour lui) retenues par la presse que lorsqu’elles s’avèrent être exactes. À l’automne 2001, il claironne que Arlette Laguiller sera le troisième « homme » de la présidentielle et que Lionel Jospin peut l'emporter avec un « petit 51 % » (L´Expansion, 22/11/2001). Même fiasco pour les présidentielles de 2007 que Jean-Marc Lech n’hésite pas à prédire cinq ans à l’avance. En octobre 2002, lors d’un chat, il invite les internautes à « regarder deux des bons Guignols français que sont Lolo Fabius et Monsieur Juppé. Rendez-vous en 2007 ! » (Boursorama, 22/10/2002, 18H). « Ce sera Sarkozy-Fabius », déclare t-il deux ans plus tard (Le nouvel Economiste, 10/09/2004). Heureusement, Jean-Marc Lech est un chasseur de tendances qui a du flair : « Qui va gagner ? Ségolène », annonce t-il sur iTélé en décembre 2005 (Challenges, 19/01/2006). Entre temps, n’oublions pas qu’il a pronostiqué quelques mois plus tôt la victoire du « oui » au référendum sur le traité constitutionnel européen… La science de l’opinion au croisement de la sociologie, du marketing et de la psychanalyse…Vous l’aurez compris Jean-Marc Lech est un homme de tendances plus que de science. Il en faut pourtant plus pour désarçonner ce « sociologue » qui a, pour justifier ses erreurs, développé une théorie du « Bison Futé » appelée à s’inscrire dans les manuels scolaires ! « Les sondages, c'est le Bison Futé de l'opinion, le facteur risque est inhérent à ce métier » (La Tribune, 20/04/2007). De même que les automobilistes invalident les prévisions du ministère de l’Equipement, en les prenant en compte, les électeurs intégreraient les « prédictions de vote » annoncées par les « Instituts ». Jean-Marc Lech reconnaît ainsi explicitement le trop grand rôle accordé aux sondages lors des campagnes électorales : « Il y a une surmédiatisation de ces données. Donc une influence de ces chiffres » (Stratégies, 26/04/2007). C’est parce que l’électeur est comme le consommateur, nous dit Jean-Marc Lech, qu’il change sans cesse d’opinion. Ce constat qui aurait conduit les plus raisonnables à adopter davantage d’humilité vient au contraire justifier les déclarations à l’emporte pièce du coprésident d’Ipsos. « Pour être légitime, l'expert doit s'engager et prendre le risque de la prévision ! », clame-t-il. (Le Journal des Finances, 14/04/2007). Puisque le comportement de l’électeur, comme de l’automobiliste ou du consommateur, ne peut être connu, pourquoi ne pas prédire ! Les prédictions n’engagent que ceux qui y croient. Spécialiste des prévisions douteuses, Jean-Marc Lech est néanmoins quelqu’un qui sait battre sa coulpe. « Il est normal qu'on se trompe », annonce t-il avec plein d’humilité sur le plateau de l’émission « Ripostes » (L'Humanité Dimanche, 19/04/2007). Cet aveu de faiblesse s’accompagne néanmoins d’une certaine mauvaise foi lorsqu’il s’agit, quelques jours plus tard, de reconnaître ses erreurs. À un internaute l’interpellant sur la non-prévision de la disqualification de Jospin au profit de Le Pen aux présidentielles de 2002, il répond : « Les écarts pour les 16 candidats entre les derniers sondages et le vote sont inférieurs à ceux de 2007. On doit alors reconnaître que le 21 avril 2002, on avait raison » (Stratégies, 26/04/2007). Si l’« opinion » est si instable, il faut, vous l’aurez compris, davantage que la sociologie pour la décrypter. Seul le psychologue est en mesure de sonder les âmes et les cœurs comme prétend le faire le parton d’Ipsos : « Dans ce métier, en plus l'inconscient et une bonne lecture de Freud ont une place décisive puisque la société moderne se caractérise de plus en plus par l'expression multiforme des fantasmes individuels » (Tchat Boursorama, 22/10/2002). Entretenant une relation quasi métaphysique avec l’opinion publique, on comprend que les sondeurs soient les nouveaux oracles de la République. Le savoir avant tout…mais à quel prix !Science de l’instant, les sondages résistent mal à l’histoire. En témoigne cette prise de position salutaire que défendait en 1977 celui qui a pourtant toujours fait un usage abusif de la prédiction: « Notre métier est d’apporter de l’information ou des instruments de connaissance, jamais de fournir une information qui devienne partie intégrante du jeu politique […] Le but des sondages n’est pas de tomber pile » (Le Quotidien de Paris, 18/03/1977). Des « instruments de connaissance », Jean-Marc Lech en a diffusé toute sa carrière dans les médias. Juppé candidat aux présidentielles de 2007 ? « Les Français ne veulent plus de cette façon de faire de la politique à l'huile de foie de morue, type ça vous fera du bien si vous en buvez », nous apprend le coprésident d’Ipsos (Challenges, 19/01/2006). Le premier ministre si fortement contesté peut-il encore s'en remettre après la mobilisation anti-CPE ? « Non. C'est fini. La distance à la présidentielle est trop courte. Dominique de Villepin, avec sa manière de penser l'autorité, est caduc ». Heureusement que Jean-Marc Lech n’a jamais prétendu vouloir devenir « partie intégrante du jeu politique » ! Mais si le CPE a fait le malheur du Premier ministre, il a en revanche fait le bonheur des sondeurs, comme l’affirme Jean-Marc Lech : « Quand l'actualité a du talent, les clients ont des inquiétudes et Ipsos gagne de l'argent ! ». Car si les sondages sont une science et Jean-Marc Lech un expert, cela a un prix ! Alors qu'il a investi 100.000 francs au départ dans Ipsos, ce petit-fils de prolétaires a réussi à multiplier sa mise jusqu’à atteindre un pactole estimé à plus de 115 millions d'euros, faisant de lui la 159ème fortune française (Le Journal des Finances, 14/04/2007). L’augmentation du cours de l’action Ipsos, introduite en bourse en 1999, lui a permis d’accroître sa fortune de 45% en un an. « J'ai toujours pensé que je serais riche », annonce avec beaucoup de modestie celui qui a compris que la sociologie est plus utile lorsqu’elle est cotée en bourse (Challenges, 19/01/2006). « Cette fortune n’est que la rançon d’un dur labeur », répondront certains. Sûrement mais aussi la conséquence d’une volonté revendiquée de faire fortune et où tous les moyens apparaissent justifiés. «J’ai toujours voulu être riche. Pendant longtemps, j’ai cru que la fortune me viendrait des femmes. Les deux mariages que j’ai faits, c’était avec des femmes riches, des familles fortunées. Je n’ai jamais entretenu de relation affective avec des filles pauvres » (Le nouvel Economiste, 10/09/2004). Espérons que Jean-Marc Lech soit plus utopiste en politique qu’en amour ! Des réseaux sociaux bien affûtésMarié à Anne Beaujour, ancienne rédactrice en chef de L'Express, le coprésident d’Ipsos sait également choisir ses amis. Il entretient ainsi des relations étroites avec de nombreux journalistes, et notamment Denis Jeambar, ancien rédacteur en chef du service politique au Point, où Lech avait ses entrées, devenu directeur de L’Express. « Dès que j'ai un problème d'analyse politique, stratégique ou éditorial, je fais appel à lui, affirme le patron. Il a un regard incroyable sur les journaux » (Stratégies, 26/10/2001). On comprend avec cette proximité l’influence que des sondeurs comme Jean-Marc Lech exercent sur la vie politique. Le président d’Ipsos a toujours plu aux journalistes car, outre son franc parler, il a compris ce dont ils avaient besoin. Il fut ainsi l’un des premiers à leur apporter des idées de sondages clés en main, commentant à chaud pour la télévision et la radio les cotes de popularité des candidats aux élections. C’est même lui qui fut à l’origine de « l'indicateur de confiance des Français dans l'action du gouvernement » (Challenges, 19 Janvier 2006).
A la croisée du marketing, de la politique et de la voyance, Jean-Marc Lech symbolise à lui seul la progressive diffusion des sondages dans la société française. Cette diffusion serait, à le croire, avant tout intellectuelle : « C'est scientifique. Il s'agit de poser les bonnes questions aux bonnes personnes. Il y a des règles. Mais non, ce n'est pas une science exacte, c'est une science de la culture et non de la nature » (Stratégies, 26/04/2007). Une citation qu’on aurait sans nul doute pu attribuer à Elizabeth Tessier !
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| Mis à jour ( Lundi, 19 Mai 2008 14:44 ) | ||||




