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| Le monde des sondages - Paroles de sondeurs | ||
Plaidoyer pour les sondages, par Roland Cayrol et Stéphane RozèsJournal Le Monde 30 mars 2007On est habitué, dans ce (seul) pays, à voir les sondeurs servir de boucs émissaires aux candidats qui perdent des points, et aux commentateurs qui croient se voir voler le rôle de vedette. Cela n'empêche d'ailleurs ni les mêmes candidats de commander, aux mêmes sondeurs, maintes études confidentielles, ni les médias de faire leurs gros titres sur les sondages ! Et puis, les sondages se sont, paraît-il, déjà trompés. Ainsi, à trois jours du scrutin de 2002, ils ont été incapables de "prévoir" le passage de Jean-Marie Le Pen devant Lionel Jospin. Certes, la courbe sondagière de Lionel Jospin glissait depuis des semaines sur une pente savonneuse, alors que les intentions de vote pour Jean-Marie Le Pen étaient fermes. Certes, nous avions prévenu, dans la dernière semaine, que tout devenait possible quant à l'ordre d'arrivée. Certes, Jean-Marie Le Pen n'a devancé Lionel Jospin que de 0,7 point, et aucun sondage sur mille personnes ne peut prétendre, dans ces conditions, déterminer qui surpasse l'autre. Certes, de nombreux citoyens se déterminent au dernier moment et le sondage ne saurait avoir de caractère prédictif. Mais il est plus facile d'accuser les sondeurs quand, soi-même, on n'a rien vu venir, ou qu'on n'a pas voulu y croire ! Cela recommence de plus belle. Lorsque M. Sarkozy et Mme Royal, il y a des semaines, devançaient tous leurs concurrents, dépassant à eux deux 60 % des intentions de vote, nous sommes allés expliquer dans les médias, chiffres à l'appui, que l'élection n'était pas jouée, que 40 % des électeurs déclaraient alors s'abstenir et que les Français pouvaient à bon droit se plaindre de se voir priver d'un vrai premier tour. Nous n'avons alors rencontré que des regards sceptiques... Maintenant, à l'évidence - et cela rend l'observation des sondages passionnante ! - l'opinion bouge, change, cherche la meilleure voie pour l'avenir. Pour la première fois dans une élection présidentielle, une fraction significative de Français hésite entre trois candidats ! Ces sables mouvants déstabilisent les analystes, habitués aux mouvements du passé, qui se limitaient à l'indécision à l'intérieur d'un camp. Ces changements sont incompréhensibles, ils sont donc "manipulés" par les instruments de mesure ! Ou, version de plus en plus courante, reprise d'une vieille antienne d'une fraction des sociologues critiques : les sondeurs nous "fabriquent" des chiffres suspects à partir de leurs données brutes ! Ou encore : les sondés s'amusent avec les sondeurs, ils les instrumentalisent et leur font passer des messages, sans croire eux-mêmes à leurs intentions de vote. Sachons raison garder. On nous a déjà fait le coup des sondés-manipulateurs (au demeurant difficile à imaginer : comment chaque répondant pourrait-il deviner à quelle manipulation collective il se prête ?). Lors du référendum de 2005, on nous a dit, on a écrit que les sondés protestaient dans les sondages, mais qu'ils voteraient oui. Lorsque, pour la première fois, le non l'a emporté dans un sondage, des membres éminents de la commission des sondages nous ont fait savoir qu'ils n'y "croyaient pas". Il a bien fallu se rendre à l'évidence des urnes et à la large victoire du non ! Autre argument : les données brutes. Les sondeurs n'ont jamais caché, depuis des décennies, qu'ils "redressent" les données recueillies dans leurs entretiens. Cela fait partie du travail professionnel normal du sondeur. Des électeurs n'osent pas avouer qu'ils souhaitent s'abstenir (car le vote est un "devoir civique") et donnent une autre réponse (par exemple, écologiste, parce que cela permet, pensent-ils, de ne pas vraiment choisir). D'autres cachent leur intention de voter pour Jean-Marie Le Pen (parce qu'on pense que c'est un vote "inavouable") et, là encore, donnent pourtant une réponse aux enquêteurs, par exemple Nicolas Sarkozy, parce qu'ils pensent qu'il a un bon bilan sur la sécurité. On pourrait continuer. On a compris : nous savons que nous sous-représentons l'abstention et le FN, que nous surreprésentons les partis de gouvernement ou les partis écologistes. Nous le savons, de manière empirique, parce que nous l'avons constaté, depuis des décennies. Nos confrères des autres pays sont dans la même situation. L'une de nos tâches est donc de remédier, techniquement, à ces écarts. L'histoire des sondages nous paraît prouver que nous n'y sommes pas trop mal parvenus, malgré des difficultés ponctuelles. Que signifierait donc la publication de données brutes, que nous savons fallacieuses ? Faire croire que Jean-Marie Le Pen obtiendrait moins de voix que son niveau réel ? Faire croire que tel autre candidat en obtiendrait plus ? Non : cette demande vise, croyons-nous, à décrédibiliser les sondeurs, en laissant entendre qu'ils "manipulent" leurs données. Or, ce travail de nature scientifique sur les données, nous le revendiquons pleinement. C'est notre métier. Les sciences sociales ne sont pas des sciences exactes ; elles sont fondées sur une démarche scientifique. Les sondages constituent une évaluation approximative de l'opinion, qui comporte des marges d'erreur inhérentes à leur méthode. Ce ne sont pas des pratiques de sorcellerie. Nous ne sommes pas des magiciens, nous sommes de simples chercheurs. Seuls les professionnels, et en dernière instance les citoyens, sont en définitive juges de la qualité de nos travaux. Le sondage fait en effet partie de la panoplie de la démocratie d'aujourd'hui. N'en déplaise à tel éditorialiste d'un quotidien de gauche, l'interdiction des sondages est l'un des signes des dictatures. Grâce au sondage, le citoyen peut mesurer, en toute responsabilité, le poids de son vote personnel. Ceux qui crient haro sur les sondeurs ne se méfieraient-ils pas, plutôt, de l'opinion ? Que devient alors la démocratie ?
Roland Cayrol est directeur général de l'Institut CSA.Stéphane Rozès est Directeur général adjoint de l'Institut CSA.
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| Mis à jour ( Vendredi, 27 Juin 2008 15:09 ) | ||




