ObaMacCain PDF Imprimer Envoyer
Analyses - Billets d'humeur
  
Vendredi, 31 Octobre 2008 15:54

AN ÉCHANTILLON WE CAN BELIEVE IN ?

 

Vous n’avez pas pu y échapper. Pas un jour, pas un journal, pas un JT, pas une radio pour ne pas commenter chaque jour les nouveaux sondages sur les élections américaines. C’est le feuilleton médiatique de ce début d’automne.

 

Le suspense est insoutenable : Obama aura-t-il deux points de plus ou deux points de moins qu’hier par rapport à Mc Cain ? Les journaleux noircissent des pages et des pages, analysent, décortiquent les moindres variations des courbes de prévisions, les moindres écarts entre les différents sondages, persuadés de tenir là le moyen de remplir leurs colonnes tout en nous tenant en haleine – et, accessoirement, en faisant vendre leur papier. On s’occupe comme on peut. Ne boudons pas notre plaisir.

Ces sondages, dans leurs résultats, c’est du grand n’importe quoi. Si tous semblent s’accorder à prophétiser la victoire d’Obama (au point qu’on en vient à se demander à quoi sert l’organisation de l’élection le 4 novembre…), les écarts d’un jour à l’autre, d’un sondage à l’autre, sont tellement importants que leur analyse globale proposée quotidiennement dans tous les médias frise l’absurdité. Trouvé sur le site de LCI le 21 octobre : « D'après la dernière enquête de la chaîne, le candidat républicain n'a plus que cinq points de retard sur Barack Obama, contre huit auparavant. Un chiffre à relativiser puisque d'autres sondagescourse aux sondage publiés lundi montrent au contraire que l'écart se creuse. » En substance, l’écart se réduit, mais c’est pas sûr, ça dépend des sondages. Ca c’est de l’information ! Ce qui n’empêche pas le journaliste d’en noircir toute un page pour commenter ce non évènement en puissance.

 

C’est bien de cela qu’il s’agit. Les sondages électoraux sont un non évènement. Ils consistent pour des gens qui ne sont pas mandatés pour le faire à poser une question à des citoyens qui ne sont pas habilités à y répondre, à un moment où la question ne se pose pas. La question du vote se pose dans l’isoloir, le jour de l’élection. Posée par des sondeurs avant le terme de la campagne, elle ne fait que fausser le débat en donnant une représentation fictive d’un rapport de force qui ne fait pas encore sens. Elle dévalue la campagne en l’orientant et surtout en niant son influence sur les électeurs. En effet, que signifie de demander à un électeur de se prononcer avant ou pendant la campagne ? L’avis des citoyens n’importe qu’au moment de l’élection dans une démocratie représentative. Et l’élection n’a lieu qu’au terme de la campagne.

 

On atteint même le comble du ridicule lorsque nous sont proposés des sondages internationaux sur les élections américaines1…Au-delà des réserves légitimes que l’on peut émettre sur la méthodologie de tels sondages, ils relèvent carrément de la fiction politique. Il est absurde de sonder des citoyens sur une élection qui ne les concerne pas, et dont ils appréhendent forcément différemment les enjeux, les critères, le contexte… L’agglomération de résultats obtenus dans plusieurs pays, dans plusieurs cultures, donnent lieu à des résultats qui sont forcement complètement artificiels et dépourvus de sens. Mais le chiffre aplanit tout. Il tait les différences et agrège sans complexe les raisonnements, les idées, les cultures les plus hétérogènes. Ces sondages internationaux font comme si le contexte américain était exportable, comme si le système électoral américain était le même que partout ailleurs, ou était appropriable instantanément par n’importe quel citoyen mondial… On atteint là le paroxysme de l’information créée de toute pièce par le journaliste, avec l’aide du sondeur, et au détriment de tout sens.

 

Les sondages électoraux, en réalité, ont une fonction bien plus simple que celle de l’éclairage du citoyen. Ils permettent aux journalistes de mettre en scène une actualité. En panne d’inspiration, le journaliste trouve dans le sondage un fil conducteur, une manière accrocheuse de nous raconter son histoire, celle des élections américaines, avec laquelle il compte bien nous occuper pendant quelques semaines. Le sondage électoral est une aubaine pour le journaliste. Elle lui procure un propos à tenir, une substance artificielle et facile à travailler pour remplir ses colonnes. La profusion de sondages sur les élections américaines, quotidiennement commentés, y compris lorsqu’ils divergent, illustre parfaitement la fonction de remplissage du sondage, tant les journalistes se répètent et commentent jusqu’à l’absurde le moindre nouveau chiffre. Cette profusion absurde est tout sauf de l’information. Elle ne nous dit rien. Elle nous noie sous une masse de commentaires dont on peine à saisir l’intérêt réel.


Pire, cet empressement des médias à commander et à commenter des sondages électoraux se fait au détriment du fond. Pendant qu’on s’extasie sur le moindre infléchissement de la courbe d’intentions de votes d’Obama ou McCain, on ne nous parle pas, ou pas assez en tous cas, de leurs programmes, de leurs idées, de ce qu’ils veulent faire, de leurs différences idéologiques. Si le commentaire des sondages est taillé pour susciter notre intérêt et maintenir une forme de suspense narratif, il éclipse totalement tout ce qui pourrait stimuler la réflexion, les idées de fond, le débat démocratique au sens noble du terme. Et après on vient pleurer sur la crise du politique, l’abstentionnisme, la désaffection citoyenne. Eh oui, on se lasse de toutes les histoires. Et un feuilleton sondagier, même bien mis en scène, ne peut suffire à faire croire en la puissance du politique, surtout s’il en éclipse la substance, les idées. L’abondance de sondages enferme le candidat dans le marketing politique en dévaluant tout ce qui touche à l’idéologie ; il amène l’électeur à plus s’intéresser au résultat qu’aux idées. Cela n’est pas suffisant pour faire vivre la démocratie.

Que les sondages se trompent, qu’ils se contredisent, après tout peu importe. Cela reste anecdotique. La valeur d’un sondage ne se mesure pas à sa capacité de prévision ; les sondages sont d’ailleurs assez peu attaquables sur ce point, ils se trompent plutôt peu en définitive. Et si par malheur cela arrive, le sondeur aura beau jeu de nous expliquer que son sondage mesurait un rapport de force à l’instant T. Imparable, car invérifiable. Mais bien plus que leur potentielles erreurs de prévisions, c’est la force de prescription des sondages qui les rends illégitimes. En mettant en scène le rapport de force entre les candidats avant l’heure, les sondages et leurs commentaires structurent les représentations des citoyens. Les sondages ont ce pouvoir incroyable de décrire l’état de la réalité politique du moment, de manière quasi monopolistique.

Les jugements des citoyens, leur décision ne peuvent se faire hors du rapport de force ainsi mis en scène. La domination d’un candidat dans les sondages pèse forcement dans les consciences au moment de la décision finale. Pire, elle peut confiner l’électeur au vote stratégique, au détriment du vote de conviction, perturbant ainsi le jeu démocratique. Les sondages et leurs commentaires confèrent un statut aux candidats (celui de gagnant ou de perdant par exemple), et cela ne peut pas ne pas avoir d’effet sur les consciences et les avis. Si bien que les sondages peuvent décréter des prophéties auto-réalisatrices (ou dans des cas plus rares, d’ailleurs, inverser la tendance qu’ils ont eux même décrétée), et ainsi avoir un effet très fort sur la construction de la réalité, et ce à partir de rien, du prélèvement d’une opinion complètement artificielle et non pertinente… Il est particulièrement éloquent de voir par exemple que les sondages et surtout leurs commentaires ne font mention quasi systématiquement que de deux candidats (Obama et Mc Cain).

Ils contribuent donc très fortement à mettre en scène ces élections comme un duel, éludant les autres candidats à cette élection. C’est un exemple très fort de la façon dont les sondages structurent les représentations des citoyens à propos de ces élections. Il y a fort à parier que la notoriété, donc le futur score des « petits » candidats en pâtit très fortement. A plus long terme, cette dynamique participe fortement à la bipartisation et la construction de l’espace politique américain, voir mondial. C’est là un pouvoir très important dans nos démocraties. Disproportionné, même.

1 Voir par exemple un sondage « mondial » canadien : www.cyberpresse.ca/dossiers/sondage-mondial/200810/17/01-30167-planete-obama-le-sondage-mondial.php Ou encore un sondage « européen » France 24/Harris/International Herald tribune : www.france24.com/fr/20081024-europeens-plebiscitent-obama-sondage-france-24-harris-iht

Mis à jour ( Mercredi, 21 Janvier 2009 13:36 )