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Analyses - Billets d'humeur
Lundi, 15 Septembre 2008 18:57
Du sondage comme moyen d'expression

Le Canard enchaîné du 13 août 2008 exhume un bien curieux sondage. En page 4 de l'hebdomadaire dit satirique, on apprend que l'IFOP a réalisé du 28 au 5 septembre 2006 un sondage sur les banlieues commandé par la Délégation interministérielle pour la ville (DIV), pour la coquette somme de 40 000€. Une peccadille, certes, au regard des 334 401€ et des 2,181 millions d'euros – tout de même ! – dépensés en 2005 par l'Elysée et Matignon auprès des entreprises de marketing et d'études d'opinion.

Vous n'avez pas entendu parler de ce sondage ? Nous non plus. Et pour cause, il a tout simplement été passé par pertes et profits, « remisé au fond d'un tiroir », comme l'écrit l'auteur de l'article, Brigitte Rossigneux. Mais quel avis sans appel de l'intransigeante Commission des sondages, quel intolérable vice de forme, ou quel biais méthodologique outrancier a bien pu pousser la DIV à renoncer aux enseignements de cette prometteuse enquête ?

Visiblement, rien de tout cela. Le seul défaut du sondage semble avoir été de ne pas aller dans le sens des idées et actions promues par son commanditaire, le gouvernement.

Aux questions sur les causes des émeutes de 2005 en banlieue, leurs acteurs, les raisons de leur apaisement final et les éventuelles solutions, Le canard rapporte que les sondés eurent l'outrecuidance de répondre à contre-courant des propos musclés de M. Sarkozy et des solutions vantées par l'évanescent « plan banlieue ».

Les causes des émeutes ? Plus le chômage des jeunes que les bandes organisées. Les acteurs ayant mis le feu aux poudres ? Les jeunes, certes, mais aussi le gouvernement (pour 82% des interrogés dans les Zones Urbaines Sensibles). Les acteurs ayant le plus contribué à la fin des violences ? Les acteurs sociaux et médiateurs (première réponse) bien plus que les forces de l'ordre (en quatrième position). Les remèdes ? L'éducation des jeunes bien plus que la présence policière ou la rénovation urbaine.

Bref, à l'évidence, l'IFOP fut à l'époque beaucoup moins performant dans la formulation des questions et la présentation des réponses que pour le récent sondage à propos du projet de loi sur la rétention de sûreté.


Et Le canard de rappeler que ce n'est pas à la lumière de ces informations (que ses services avaient demandées et chèrement payées) que le chef de l'État analysait en novembre 2007 ladite crise des banlieues : « Ce qui s'est passé à Villiers-le-Bel n'a rien à voir avec un crise sociale. Ça a tout à voir avec la voyoucratie. » avait-il dit. M. le président, pour développer cet argumentaire de haut vol, disposait-il d'un autre sondage, plus probant ? Ou bien s'appuyait-il sur quelque analyse sociologique de terrain, lui qui disait sur un plateau de journal télévisé et toujours à propos des émeutes de 2005 qu'« expliquer c'est commencer à justifier » ?


Le sondage, instrument de démocratie, « photo de l'opinion », outil pour mettre le politique à l'écoute du social, etc. Les entreprises de sondage font feu de tout bois pour nous en convaincre. L'hebdomadaire lui-même se demande « Quelles vérités pas bonnes à lire les sondés ont-ils bien pu lâcher pour qu'on leur colle un bâillon sur la bouche ? »

Le fait est qu'il n'a jamais été dans les objectifs ni même dans les moyens des entreprises de sondage et de leurs nombreux clients de redonner la parole au « peuple », ou même, à moindre échelle, à tel ou tel groupe social, confessionnel, ou géographique. Le propos du sondage, dans l'immense majorité des cas, c'est de sommer un nombre réduit de personne de se prononcer sur une question imposée, en des termes imposés, en vue d'un but défini a priori. Ainsi, ignorer les résultats d'une enquête IFOP, ce n'est pas bâillonner les participants à ladite étude, parce qu'il n'a jamais été question de leur donner la parole. Ignorer les résultats de cette étude, pour le gouvernement, ce n'est rien de plus qu'ignorer un instrument jugé inefficace au regard de l'objectif visé (justifier un type de discours sur les problèmes sociaux vécus dans certaines banlieues) ... et, accessoirement, que jeter l'argent public par les fenêtres.