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Analyses - Billets d'humeur
  
Lundi, 21 Juillet 2008 15:06

Des siècles de démocratie, 60 ans de sondages manipulés

Le sondage d'opinion est-il le fossoyeur de la démocratie ?


Certains le pensent. En tout cas, nous sommes tous d'accord ici pour dire qu'il n'en est certainement pas le gage, comme le répètent à satiété sondeurs et journalistes sous pressions et/ou paresseux.

            Il est important de faire ce distinguo entre sondage d'opinion et régime démocratique. Nous l'avons souvent répété et le répéterons encore, selon toute vraisemblance. La « pensée négative » ayant ses vertus, il est par exemple facile d'appréhender le fait que le sondage d'opinion n'est pas le signe, le moyen ou encore moins le garant de la démocratie politique dans le simple constat qu'il ne naît pas avec elle. Ni dans sa version antique grecque, ni dans sa version révolutionnaire, ni même dans sa version troisième république, l'exercice démocratique du pouvoir ne fut couplé à une pratique régulière et massive du sondage d'opinion.

            Bref, cela fait près de deux millénaires et demi que la démocratie est parue sur notre petite planète, et seulement trois quarts de siècle que les sondages pointent le bout de leur nez. De ce simple fait, on peut conclure sans trop s'avancer qu'il est quelque peu téméraire de qualifier ces derniers de « consubstantiels » à la première.

            La première société de sondage (Gallup) naquit aux États-Unis dans les années 1930, et la magie des sondage fut rapidement importée en notre beau pays puisque dès 1938 Gallup avait un homologue : l'IFOP.

 Et il ne fallut pas longtemps aux sondages pour tomber dans tous les travers qu'on leur connaît aujourd'hui.

          Pour preuve, ce morceau de bravoure entendu dans l'émission de France Culture « La nouvelle fabrique de l'histoire » du 8 juillet 2008 : Gaston Defferre, alors maire de Marseille et propriétaire du journal local Le Provençal, se lance au milieu des années soixante dans de grands travaux de modernisation de sa ville.  Il entend notamment construire un grand centre commercial sur un ancien quartier populaire rasé et transformé en terrain vague, le quartier de la Bourse. Mais les travaux de terrassement vont mettre au jour d'importants vestiges grecs dans cette cité phocéenne que l'on fustigeait souvent pour n'avoir rien gardé de son héritage hellène. Vont alors s'opposer la volonté modernisatrice du maire conjuguée à l'appât du gain des promoteurs, et l'objectif patrimonial des archéologues qui souhaitent une conservation des vestiges in situ. C'est dans ce contexte que Gaston Defferre fait paraître dans un numéro de juillet 1967 du Provençal un « questionnaire » intitulé Pour la sauvegarde et la mise en valeur des vestiges grecs de La Bourse :



            « Marseillais, voulez-vous renoncer à l'ensemble de la Bourse, à 2000 places de parking, à la maison de la culture, à la création de 2000 emplois, à la restructuration du centre de la ville, à un chantier dont l'arrêt entraînerait pour la ville un dommage de quatre milliards et demi d'anciens francs (perte qui devrait être compensée par des impôts d'un montant égal), à un projet qui injectera dans l'économie marseillaise un apport financier de l'ordre de quinze milliards, au moment où cette économie connaît de graves difficultés pour que soit présenté dans un lieu encaissé, et d'accès discutable, les importants vestiges des remparts grecs qui perdrait ainsi une grande partie de leur attrait ?

               Oui      /           Non
 

            Voulez-vous au contraire que se poursuive la réalisation du projet de la Bourse, que soit construit le parking automobile de 2000 places, que soit bâtie la maison de la culture, que soient créés 2000 emplois, que soient regroupés pour votre commodité d'importants services administratifs tout en permettant la mise en valeur des vestiges placés dans la pleine lumière méditerranéenne d'un beau jardin où ils constitueront un des fleurons de la cité et où ils seront d'un accès libre et gratuit ?

               Oui      /           Non


  Veuillez barrer la mention inutile et retourner au Provençal. »


            Nos sondeurs – quarante ans plus tard – sont peut-être un peu plus prudents dans la formulation de leurs questions, laissant penser que leurs sondages n'ont plus rien voir avec ces grossières manipulations. Il est certain qu'ils sont souvent plus habiles, mais il reste qu'ils sont toujours maîtres des questions qu'ils jugent bon de poser. Comme ce sondage OpinionWay pour le Figaro, paru dans son édition du 4 juillet 2008, où l'on demandait si tel ou tel acteur avait joué un « rôle important ou pas important » dans la libération d'Ingrid Bétancourt. La liste des acteurs étant la suivante : Alvaro Uribe, la France, les Comité de soutien à Ingrid Bétancourt, Hugo Chavez, Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac.
Comme l'a écrit Florent Pommier sur Mediapart, on peut se demander ce que les personnes interrogées en savent, et quel est l'intérêt d'un tel sondage, si ce n'est de mettre M. Sarkozy au centre de cette bonne nouvelle, en ces périodes de dégringolades des cotes de popularités.

            Enfin, si les formulations sont moins brutales de nos jours qu'en 1967, les liens économiques, personnels, institutionnels, ... entre politiques, groupes de médias et entreprises de sondages, eux, se sont énormément resserrés, rognant toujours plus la (maigre) marge de manœuvre des journalistes.

             En guise de conclusion, si les sondages ne sont nullement inhérents à la démocratie, il se pourrait bien que la manipulation plus ou moins patente, le conflit d'intérêt, le déni de démocratie et le refus de penser soient, eux, bel et bien consubstantiels aux sondages d'opinion. À bon entendeur ...



Mis à jour ( Mercredi, 01 Octobre 2008 18:14 )