L’« opinion publique » et la loi sur la rétention de sûreté :l’usage d’un sondage comme cadenas1Par Sébastien Bauvet Télécharger au format PDF Le 26 février 2008, jour de la parution au Journal Officiel de la Loi n° 2008-174 du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté, le Figaro publiait un article intitulé « L’opinion largement favorable à la rétention de sûreté ». Celui-ci s’appuyait sur un sondage réalisé la veille par l’Ifop (Institut français d’opinion publique)2 d’où ressortait que « 80 % des Français approuvent la loi sur la rétention de sûreté ». L’allure catégorique du chiffre brandi a probablement sapé les efforts de nombreux acteurs judiciaires et sociaux pour faire entendre dans le débat public les critiques qui pouvaient être adressées à la loi. La présente contribution n’entend toutefois pas directement arpenter ce terrain, mais cherche simplement à déconstruire un sondage dont la performativité repose principalement sur le maniement partial de sa production et de ses analyses. En outre, il a été frappant de constater à quel point tant la construction du sondage que la présentation de ses « résultats », n’ont souffert d’aucune tentative de décryptage3.Conditions de la méthodologie, méthodes du conditionnement Le mode de recueil par questionnaire auto-administré sur internet, dit « CAWI » (Computer Assisted Web Interviewing), présente certainement la vertu pour les entreprises de sondages de les aider à réduire les coûts sur le protocole d’enquête, dans la passation du questionnaire (plus besoin d’enquêteur pour énoncer les questions et noter les réponses) comme dans le traitement des réponses (plus besoin de rectifier les erreurs de codage puisque le logiciel gère automatiquement les filtres). Dans le même temps, ce sont des économies sociologiques qui sont réalisées, puisque se posent moins que jamais les questions du nombre d’individus refusant de répondre au questionnaire (données qui pouvaient théoriquement être enregistrées par des enquêteurs, puisque ceux-ci provoquaient les interactions avec les sondés potentiels) et du statut des non-réponses (un questionnaire en ligne ne pouvant être validé qu’à condition d’avoir répondu aux questions selon un protocole programmé). Ainsi, le « terrain » du sondage a été réalisé le lundi 25 février 2008, et les résultats complets de l’étude ont été publiés le lendemain matin. Si les délais des enquêtes pour les sondeurs sont habituellement sans commune mesure avec ceux des chercheurs en sciences sociales, cette enquête semble battre des records de vitesse et rappelle les moyens mis en œuvre… pour les soirées électorales où s’effectuent les estimations par sondages « en sortie d’urnes ». Or un sondage voué à exprimer une opinion représentative de la population générale, portant sur une question complexe, et dont les résultats sont produits dans la foulée de la commande, peut nourrir un certain scepticisme sur les conditions sociales de sa réalisation – puisqu’il ne s’agit évidemment pas d’accuser les entreprises de sondages de falsifier leur travail et/ou leurs résultats… D’emblée, on est en droit de s’interroger sur la manière dont s’effectue le recrutement des enquêtés. On peut notamment se demander si la population des répondants, qui auparavant pouvait se constituer d’individus ne faisant qu’accepter (par « goût », « de bonne grâce » ou sous la pression de l’interaction) de répondre aux sondages en face à face ou par téléphone, n’est pas, avec la méthode CAWI, exclusivement composée d’individus cherchant à répondre aux sondages, ce qui renforce le biais de l’occultation des refus de répondre. On se bornera ici à l’affirmation du besoin urgent de travailler sur ces questions de supports, d’autres aspects de l’étude et de sa présentation dans l’article du Figaro suffisant très largement à nourrir une lecture critique. Les effets de la mise en forme des questions Une analyse de la formulation et de la mise en ordre des questions, indépendamment même des résultats, peut déjà révéler un certain nombre de problèmes. 1° La première question de l’étude est formulée ainsi : « Le Parlement a récemment adopté la loi sur la rétention de sûreté. Cette rétention de sûreté vise à maintenir, à l’issue de leur peine, dans des ‘centres socio-médicaux-judiciaires’ des personnes condamnées à une peine de réclusion criminelle supérieure ou égale à 15 ans et qui représentent à l’issue de leur peine une probabilité élevée de récidive. Approuvez-vous ou désapprouvez-vous cette mesure visant à instaurer le principe d’une rétention de sûreté ? »4 L’emploi de la forme écrite avec la méthode CAWI autorise à porter une attention nouvelle à des aspects souvent négligés dans l’analyse des sondages, comme la précision des propos. Alors que le texte de loi évoque la création d’un « centre socio-médico-judiciaire de sûreté », le sondage présente seulement des « centres socio-médicaux-judiciaires ». Une première erreur (« médicaux » au lieu de « médico »), certes potentiellement liée à une approximation de la part du rédacteur des questions, pourrait toutefois gonfler et isoler la dimension médicale du centre par rapport à ses aspects judiciaires. Surtout, par l’absence de l’expression « de sûreté », la question dissimule le caractère carcéral de l’institution en même temps qu’elle dissocie le « traitement » du « lieu du traitement », alors que les propriétés sociale, médicale et judiciaire des centres sont pourtant subordonnées à l’enfermement des individus. Plus généralement, la formulation de la question évacue toute réflexion sur la manière dont on évalue la propension d’un individu condamné à récidiver. En revanche, par glissement sur un registre moral, le sondé est d’une certaine façon contraint à se positionner sur sa propre tolérance vis-à-vis de la récidive. Cette injonction se trouve renforcée une double neutralisation. Premièrement, celle de l’initiative politique, puisque la question annonce l’adoption de la loi par le Parlement, occultant d’une part son origine formelle, à savoir un projet de loi (à l’initiative du gouvernement) et non une proposition de loi (à l’initiative du Parlement), et d’autre part sa dimension « politicienne » – l’impulsion donnée par Nicolas Sarkozy sur cette question se trouvant évacuée au profit de la compétence et de la stabilité de l’organe législatif. Il semble donc avoir été convenu, par l’articulation de cette question, d’évacuer tout risque de réponse-sanction par les sondés. Deuxièmement, celle de l’état de l’expertise, puisque la « probabilité élevée de récidive » apparaît déjà comme une évidence transposable à tout individu condamné aux peines citées, alors que l’objectif des centres socio-médico-judiciaires de sûreté serait précisément d’« évaluer » cette probabilité, que les champs concernés ne s’accordent pas sur la question, et que les statistiques sur la récidive sont loin de donner caution aux discours dramatisants sur la récidive5. 2° La seconde question vise également à mesurer le degré d’approbation des sondés, ici à l’égard de trois propositions : « A propos de l’instauration du principe d’une rétention de sûreté, êtes-vous tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas d’accord du tout avec les phrases suivantes ? La rétention de sûreté… - Va diminuer le taux de récidive en maintenant en détention les criminels toujours dangereux à l’issue de leur peine - Va être dissuasive à l’égard des criminels - Est une atteinte aux libertés car elle condamne de nouveau des individus ayant déjà effectué leur peine de prison » L’expérience méthodologique sur les questionnaires en sciences humaines et sociales montre que l’ordre des questions n’est pas neutre, de même que le positionnement (« pour » ou « contre ») vis-à-vis d’une proposition affirmative n’est pas symétrique mais distribué socialement. Ceci reste encore difficile à montrer avec la présente étude. En revanche, on remarque que ces questions débordent largement du cadre de la loi sur la rétention de sûreté dans son acception puisque, de manière plus affirmée que dans la première question, elles portent sur le principe d’une rétention de sûreté. On évacue alors un point fondamental de la loi, à savoir qu’elle ne concerne que les personnes condamnées à une peine supérieure ou égale à 15 ans, pour finalement recueillir une position générale de l’opinion sur l’opportunité d’une rétention de sûreté pour tout condamné après la fin de sa peine. En outre, les trois propositions prises isolément révèlent des mécanismes d’orientation des réponses : ° La première proposition est celle qui soulève les problèmes les plus sérieux. Quand on la lit attentivement, on constate qu’elle accepte potentiellement deux modes de perception très différents : d’une part, une logique d’adhésion à la loi de rétention de sûreté, présentée comme juste a priori, et dont on interroge directement et seulement l’efficacité, et d’autre part, une logique « pragmatique » puisque, dans le sens commun, il apparaît évident que le taux de récidive diminuerait si des personnes « à risques » étaient effectivement maintenues en détention. Il apparaît donc parfaitement possible de contester la loi mais d’imaginer qu’elle soit efficace d’un point de vue « comptable », donc d’être « d’accord » avec la première proposition. ° La seconde proposition joue sur l’ambiguïté de la définition des « criminels » : s’agit-il des criminels condamnés (qui subiraient une injonction à « changer de comportement » pendant leur rétention) ou des criminels potentiels (qui ne pourraient plus effectuer un calcul coûts/avantages à propos de l’éventuelle condamnation de leur acte) ? Dans tous les cas, cela renforce l’image d’un criminel « par nature » qui aurait par ailleurs parfaitement conscience de ces actes. ° La troisième proposition, qui revient sur un plan juridique (on évoque des individus effectuant une peine de prison, et non plus des criminels), veut éviter toute accusation de partialité. Pourtant, cette proposition, par l’effet d’insistance des deux phrases antérieures, a de quoi maintenir la représentation du « condamné-criminel ». Paradoxalement, cette proposition se déplace sur un registre extrêmement conceptuel (« atteinte aux libertés ») tandis que les deux précédentes évoluaient sur celui de l’efficacité et de la violence (« criminels », « dangereux »). On peut se demander si la question de l’« atteinte aux libertés » dispose réellement des conditions suffisantes pour interpeller l’enquêté, à qui l’on impose de prendre position sur un moyen de rendre la justice plus opérante. Or la vision actuelle de la justice, marquée par un puissant essentialisme (qui tiendrait dans la formule « quand on n’a rien à se reprocher, on n’a rien à craindre »), fige aussi celle des « libertés ». Il apparaît alors difficile pour un sondé qui n’est a priori pas dans la position d’un condamné récidiviste, d’imaginer (par exemple) qu’il puisse souffrir d’une « atteinte aux libertés » comme la subirait un « criminel ». 3° La troisième question ouvre la voie à la destruction d’un fondement du Droit, toujours au nom du « principe d’efficacité » de la justice : « A propos des personnes actuellement détenues pour une peine supérieure ou égale à 15 ans et qui présentent une probabilité élevée de récidive en sortant de prison, de laquelle des deux opinions suivantes êtes-vous le plus proche ? ° Au nom du principe de non-rétroactivité d’une loi, on ne peut pas appliquer cette loi instaurant la rétention de sûreté ° Il faut appliquer dès maintenant la rétention de sûreté à ces personnes pour éviter qu’elles récidivent »8 Quand on observe l’agencement de la question, on constate, comme dans le cas précédent, un déséquilibre entre les propositions : la première « opinion » apparaît abstraite et basée sur les principes, tandis que la seconde joue sur le registre de l’efficacité. La question tend aussi à orienter l’enquêté dans le sens d’une seconde proposition construite sur le mode affirmatif, contrairement à la première. Surtout, le « principe de non-rétroactivité », notion objectivement complexe dans sa formulation comme dans son contenu, n’est jamais défini, et l’on peut supposer qu’une partie des répondants n’en connaît tout simplement pas le sens. Sur ce dernier point, s’il est ici facile d’assumer la certitude d’un biais induit par la complexité de la notion de « non-rétroactivité », c’est parce que les chiffres de l’étude en donnent un indice assez solide. Revenons un instant sur la seconde question, où 39 % des enquêtés « pensent » que « la rétention de sûreté est une atteinte aux libertés car elle condamne de nouveau des individus ayant déjà effectué leur peine de prison ». Au regard du discours dominant sur l’impuissance de la justice en ce qui concerne la récidive, le fait que 39 % des répondants adoptent tout de même une position critique sur la rétention de sûreté (qui peut être perçue comme une forme de double peine) n’est pas anodin. Il s’avère alors particulièrement curieux que seulement 36 % des sondés défendent le principe de non-rétroactivité alors que, d’une certaine manière, la population concernée par la non-rétroactivité fait nécessairement partie de la population concernée par l’atteinte aux libertés. Le sondage, orienté dans sa commande de mission, souffre d’une corruption double dans son armure de neutralité, révélant l’activation de deux leviers classiques du populisme : d’une part les stratégies d’usage de différents registres de langage selon les questions (et donc les réponses attendues)9 et, d’autre part, l’impertinence d’un contenu qui remet en cause, à partir de la dynamique artificielle de soutien à une politique gouvernementale, un principe juridique fondamental dont le sens ne saurait être assimilé dans un temps comparable à celui de l’exercice d’un sondage, pas plus que son effondrement dans le Droit ne saurait survenir du jour au lendemain (ou tout du moins peut-on l’espérer). Nous pouvons maintenant entreprendre un commentaire de l’usage des résultats dans l’article du Figaro. Les biais d’une expertise invérifiée10 Le geste initial d’un professionnel de l’opinion est généralement d’ériger les pourcentages issus d’un sondage en preuves d’une « opinion publique unanime, donc légitimer une politique et renforcer les rapports de force qui la fondent ou la rendent possible »11. Les premières lignes de l’article méritent qu’on y prenne particulièrement attention : Après cinq jours de controverses politiques et judiciaires autour de la loi de rétention de sûreté, le premier sondage réalisé sur cette question amène une photographie sans équivoque de l’opinion : « On note une approbation massive qui transcende les clivages politiques traditionnels », explique Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département d’opinion publique à l’Ifop. « L’adhésion au texte est portée par la certitude que la mesure peut éviter des crimes. » Avant même le débat sur la mission confiée par Nicolas Sarkozy au premier président de la Cour de cassation, 80 % des personnes interrogées se disent favorables à la loi en elle-même. Une double opération est à l’œuvre dans cette introduction. D’une part, souligner la force de l’opinion face à une expertise présentée comme nébuleuse (« controverses politiques et judiciaires ») où les positions ne sont pas présentées. D’autre part et en conséquence, confondre le champ politique et le champ juridique, alors que si les acteurs du premier, portés par des enjeux électoraux, ont adoptés des positions diverses, ceux du second se sont généralement montrés réticents vis-à-vis de la loi. Le tout accompagné de la fameuse métaphore de la « photographie de l’opinion » qui, comme le note justement Alain Garrigou, « se donne à la fois une allure de bon sens et des airs de modestie » pour masquer le fait qu’« il est très loin d’être évident que des opinions individuelles peuvent s’additionner comme des unités équivalentes »12. Mais une fois encore, il n’appartient pas à cet article de s’attarder de façon théorique la construction de l’opinion publique par les sondages. 1° Une opération courante dans le traitement des catégories statistiques consiste au regroupement des modalités de réponses afin de simplifier l’analyse et de faire ressortir des tendances générales. Cela fait partie des différentes opérations de « recodage » des données. Pour répondre à la première question d’opinion, l’enquêté devait choisir entre quatre modalités classiques pour des variables qualitatives ordinales : « approuvez tout à fait ; approuvez plutôt ; désapprouvez plutôt ; désapprouvez tout à fait. » Les 80 % d’approbation de la loi sur la rétention de sûreté sont obtenus par l’addition des 46 % de la première modalité et des 34 % de la seconde. Alors qu’un sondé sur trois « approuve plutôt » son choix se retrouve de fait inclus dans une affirmation dépourvue de nuances. L’opération est encore plus déroutante sur la seconde proposition de la seconde question. Si 56 % des sondés « pensent » que la loi « va être dissuasive à l’égard des criminels », ils sont seulement 18 % à être « tout à fait d’accord » avec la proposition. En effet, 38 % (soit la valeur modale de la variable) sont « plutôt d’accord ». Le caractère flottant de la question, évoqué dans la partie précédente, trouve ici son corollaire d’incertitude dans la réponse. 2° Jérôme Fourquet n’hésite pas, dans son commentaire des résultats repris par Le Figaro, à présenter les chiffres d’une manière curieuse : L’opinion estime que, dans l’ordre, la rétention de sûreté « va diminuer le taux de récidive en maintenant en détention les criminels toujours dangereux à l’issue de leur peine » (81 % des sondés) et qu’elle « va être dissuasive à l’égard des criminels » (56 % des sondés). Enfin, pour 39 % d'entre eux, l'instauration de la rétention de sûreté « est une atteinte aux libertés car elle condamne de nouveau des individus ayant déjà effectué leur peine de prison ». En ce qui concerne les deux premières propositions, le sondeur ne semble pas s’émouvoir de l’important décalage (25 points) entre les degrés d’adhésion à deux affirmations au sens général et au champ lexical analogues. La preuve semble alors faite à l’hypothèse que la première proposition unit deux types d’opinions formées sur les plans idéologique et logique, tandis que la seconde requiert seulement l’adhésion des opinions favorables à la loi sur son principe. En réalité, pour le sondeur, faire comme si la force du consensus des opinions émanait d’un choix (« l’opinion estime que, dans l’ordre… ») s’avère un bon moyen de masquer à la fois la faible convenance et l’orientation d’une telle juxtaposition des questions. 3° Le paragraphe suivant contient également plusieurs éléments intéressants : Concernant la censure partielle de la loi par le Conseil constitutionnel, l’opinion des Français interrogés montre que le principe de non-rétroactivité des lois apparaît comme un enjeu secondaire par rapport à l’urgence d’appliquer le texte pour éviter des cas de récidives. 64 % des personnes interrogées estiment, comme le président de la République, qu’« il faut appliquer dès maintenant la rétention de sûreté à ces personnes pour éviter qu’elles récidivent ». Au-delà de l’oubli de rectification de syntaxe sur « ces personnes », on relève une torsion dans la production des résultats et de l’analyse : faire apparaître les positions du Conseil constitutionnel et du président de la République donne l’illusion que les sondés ont exprimé (voire mûri) leur choix à leur lumière. Or non seulement ces positions n’apparaissent pas dans l’étude, mais on peut supposer que si l’opinion de Nicolas Sarkozy est généralement connue du public, les avis du Conseil constitutionnel le sont beaucoup moins. De même, la compréhension du rôle du Conseil constitutionnel nécessite autrement plus de compétences qu’en ce qui concerne le président de la République. Le sondage fabrique de toutes pièces une opinion sur la décision d’une institution que la plupart des individus ne connaissent pas. Par ailleurs, l’exclusivité des choix dans la question (« de laquelle des deux opinions suivantes êtes-vous le plus proche ») n’apparaît pas dans l’analyse, où les propositions ont soudainement glissé en « enjeux » distincts. Enfin, si l’on s’exerce une nouvelle fois à confronter les résultats de différentes questions, on remarque que si 64 % des sondés penchent pour « appliquer dès maintenant la rétention de sûreté », seuls 56 % des sondés s’accordent avec l’affirmation qu’elle « va être dissuasive à l’égard des criminels ». En résumé, 8 % des sondés estimeraient qu’il faut appliquer au plus vite une loi qu’ils ne jugent pas dissuasive. On pourrait dans un premier temps voir dans cette contradiction le révélateur des aspirations sécuritaires actuelles de l’« opinion publique » (durcir la loi « par principe » et non parce qu’elle est estimée juste et efficace), mais peut-être que le rapport à la notion de non-rétroactivité, gonflant artificiellement la « volonté » de l’opinion d’une application immédiate de la loi, explique ce paradoxe. 4° Le commentateur, en fin d’article, cherche à renforcer la thèse d’une « approbation massive qui transcende les clivages politiques », en s’appuyant sur des positions paradoxales au regard des catégorises socioprofessionnelles des sondés (les artisans et commerçants, traditionnellement situés plus à droite que les ouvriers, auraient donc logiquement dû avoir un positionnement plus rigoriste que les ouvriers ; or c’est le contraire qui s’est produit) : Sur cette question de la rétroactivité, les différences sont bien plus marquées selon les personnes interrogées : « Sur la question des principes supérieurs du droit, il y a un vrai clivage socio-culturel », souligne Jérôme Fourquet : « La non-rétroactivité de la loi est mise en avant par 52 % des artisans ou des commerçants mais par 31 % des ouvriers ». Certes, un sondage n’a pas pour ambition de rappeler à la fois qu’il existe des différences solides (et non uniquement, par la magie d’un point de vue qui se voudrait rationnel, sur les « principes supérieurs du droit ») en termes de capital culturel entre classes ou catégories sociales, et que les frontières d’opinions politiques dans la population sont mouvantes en fonction du thème des questions posées, mais il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’à ces considérations. En effet, alors que l’étude mentionne que les résultats liés aux enquêtés de la catégorie « artisan ou commerçant » « sont à interpréter avec prudence en raison de la faiblesse des effectifs » (« inférieurs à 40 individus »)13, Jérôme Fourquet n’hésite pas à les employer pour étayer sa démonstration. Pour devoir recourir à une telle extrémité (parce qu’il n’est pas envisageable qu’un professionnel de l’opinion n’ait pas remarqué la recommandation figurant dans son propre rapport), le commentateur a peut-être eu du mal à trouver d’autres exemples transcendant véritablement les clivages politiques. Quand on observe les résultats de près, en particulier en conservant le détail des modalités, on constate en effet sur la majorité des questions la préservation d’importants écarts de points entre les réponses des enquêtés « de gauche » et ceux « de droite ». Le fait que l’opinion de chaque « camp » puisse se retrouver dans la même opinion majoritaire reste loin de signifier que les clivages politiques ont disparu. Mais une telle réaffirmation détonnerait dans l’effort de constitution d’une identité d’un président de la République aspirant à toujours se placer « du côté des victimes », ces dernières ne pouvant plus connaître – ou du moins revendiquer – de couleur politique. La maîtrise de la temporalité reste une composante essentielle dans la performativité d’un sondage. Dans le cas de la loi sur la rétention de sûreté, sa publication immédiate – aussi prise dans le « bruit » de l’incident au Salon de l’agriculture14 – avait donné un temps d’avance au gouvernement dans un nouvel aspect de la mise en œuvre de sa politique sécuritaire. Sur le fond, l’enquête d’opinion sur la loi sur la rétention de sûreté n’échappe pas aux biais que comporte, dans ses conditions de réalisation, tout sondage, dont la fonction principale reste de « faire apparaître comme résolu, par la vertu combinée de l’imposition de la problématique et de l’agrégation de réponses isolées, un des problèmes majeurs de toute action politique, à savoir de constituer comme telle et l’opinion individuelle et ce qui peut être présenté notamment au travers de la délégation comme une opinion collective »15. De fait, le vœu de « transparence » (ici affiché par Le Figaro et l’Ifop en donnant accès aux résultats détaillés du sondage) ne sera pas mis à l’épreuve tant que le champ journalistique atrophiera, par sa soumission aux « chiffres », la place de la vérification des informations, ou même simplement la « revisite » des analyses qui lui sont fournies. Sébastien Bauvet Doctorant en sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (Paris) Moniteur de l’enseignement supérieur à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint Denis sbauvet@ehess.fr 1. Le contenu de cet article, dont une version provisoire a été présentée lors du cours de Lecture et traitement des catégories statistiques 1, dans le cadre de la Licence de sociologie de l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, le 14 mars 2008, n’engage que son auteur. 2. « Les Français et la loi sur la rétention de sûreté. Résultats détaillés », Ifop pour Le Figaro, 25 février 2008, http://www.ifop.com/europe/docs/retentiondesurete.pdf. 3. Si l’on excepte l’article de Jean Pérès, « ‘Rétention de sûreté’ : Le Parisien et Le Figaro récidivent », Acrimed, 20 mars 2008, http://www.acrimed.org/article2860.html. 4. « Les Français et la loi sur la rétention de sûreté », étude citée, p. 4. 5. Il convient ainsi de noter que, selon la Direction des affaires criminelles et des grâces, la part des condamnations en récidive parmi celles pour crime (quelle que soit la durée de la peine) était de 2,6 % en 2002 (http://www.senat.fr/rap/l04-171/l04-17114.html). 6. Ibid., p. 6. 7. Il faut remarquer qu’elle aurait souffert d’une contradiction patente en étant, par exemple, formulée ainsi : « La rétention de sûreté… est une atteinte aux libertés car elle condamne de nouveau des criminels ayant déjà effectué leur peine de prison. » 8. http://www.ifop.com/europe/docs/retentiondesurete.pdf, p. 13. 9. Une illustration intéressante concerne précisément la méconnaissance du mot « populisme » par les enquêtés d’un sondage réalisé par la SOFRES en 1995 (Sylviane Gasquet-More, « Alerte au populisme ! Du non-sens de certains sondages… », in Sylviane Gasquet-More, Plus vite que son nombre. Déchiffrer l’information, Paris, Seuil, coll. « Science ouverte », pp. 201-203. 10. Dans cette partie seront principalement analysés les résultats mis en avant par Jérôme Fourquet puisqu’ils ont constitué la matière première de la mise en performance du sondage. 11. Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas » [1972], in Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Minuit, coll. « Reprise », 2002 [1984], p. 224. 12. Alain Garrigou, L’ivresse des sondages, op.cit., pp. 44-45. 13. La mise en garde figure aux pages 5, 8, 9, 10 et 12 du document qui en compte douze. 14. Le samedi 23 février, Nicolas Sarkozy avait insulté un visiteur refusant de lui serrer la main. La polémique subséquente, dont il faut admettre le caractère disproportionné, avait eu pour effet de focaliser l’attention médiatique sur le « comportement » du chef de l’Etat pendant plusieurs jours. 15. Pierre Bourdieu, Patrick Champagne, « L’opinion publique », in Youri Afanassiev, Marc Ferro (dir.), 50 idées qui ébranlèrent le monde. Dictionnaire de la glasnost, Paris, Payot, coll. « Documents Payot », 1989, p. 206.
|
||||

Le 26 février 2008, jour de la parution au Journal Officiel de la Loi n° 2008-174 du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté, le Figaro publiait un article intitulé « L’opinion largement favorable à la rétention de sûreté ». Celui-ci s’appuyait sur un sondage réalisé la veille par l’Ifop (Institut français d’opinion publique)2 d’où ressortait que « 80 % des Français approuvent la loi sur la rétention de sûreté ». L’allure catégorique du chiffre brandi a probablement sapé les efforts de nombreux acteurs judiciaires et sociaux pour faire entendre dans le débat public les critiques qui pouvaient être adressées à la loi. La présente contribution n’entend toutefois pas directement arpenter ce terrain, mais cherche simplement à déconstruire un sondage dont la performativité repose principalement sur le maniement partial de sa production et de ses analyses. En outre, il a été frappant de constater à quel point tant la construction du sondage que la présentation de ses « résultats », n’ont souffert d’aucune tentative de décryptage3.